Voyez comme on danse de Jean d’Ormesson

Voyez comme on danse

Le dimanche 22 août 2004 par Mario_Heimburger

Il n’est pas dans mes ambitions de me lancer dans une exégèse de ce livre. Loin de moi la prétention d’en avoir compris tous les aspects, d’avoir intégré les points de vue, les explications sous-jacentes. Mais j’espère parvenir à retranscrire l’émotion, le cheminement intellectuel, les révoltes, les tristesses, qu’ont pu éveiller ces quelques pages.

L’argument semble mince de prime abord : autour de la tombe de son ami Romain, le narrateur se souvient de sa vie, et retrace le parcours d’un homme cynique, égoïste, athée et libre. Mais ce souvenir en amènera bientôt d’autres, alimentés par les visages de toutes les connaissances venues déposer leur rose sur le cercueil enfoui. A travers tous ces destins entrecroisés, reliés à cet homme qu’on enterre, Jean d’Ormesson retrace le parcours d’un siècle chaotique, d’histoires hors-normes et d’Histoire.

Mais de malheur et petits bonheurs, des îles grecques aux restaurants parisiens, de la profondeur du bunker d’Hitler aux fastes de la mafia new-yorkaise, des fronts russes aux canaux de venise, on suit avec fascination le vieillissement - et pourtant l’immuabilité - de personnages aux profondeurs variables, dans un monde qui ne cesse de changer. De reflexion sur le temps au questionnement sur l’univers, l’espace de cette courte cérémonie, c’est un monde qui passe.

Jusqu’à ce dernier chapitre, ce terrible chapitre que l’on souhaite fuir, et donc l’inéluctabilité nous monte à la gorge, où apparaît enfin le mal ultime et le bonheur absolu, l’amour et ses drames, plus prenants que n’importe quelle guerre, plus marquant que n’importe quel autre souvenir. Un amour contrarié, complexe, et pourtant si banal, qui marquera le narrateur (et l’auteur ?) du sceau du malaise.

Et ces vies et convictions qui s’effritent, comme une éponge trop sèche, qui après avoir absorbé jusqu’à l’ivresse le suc de la vie, le déglutit sous la forme noireâtre et nauséabonde du regret et des doutes, et qui s’échouerait sous le soleil de plomb de la réalité sur la plage déserte d’une vie devenue trop banale.

D’Ormesson mérite largement ses palmes académiques, en livrant un magnifique bijou de la littérature, une mise en abîme de l’écrivain et de son temps, une victoire des vivants sur la mort, autour d’un disparu qui ne sert que d’alibi à retrouver ce qu’il reste quand tout fout le camp : le souvenir.

Extrait :

« Ce qui s’agitait dans nos coeurs... Longtemps, j’avais cru qu’il ne s’y passait pas grand-chose et que ce qui s’y passait était tout blanc ou tout noir. On aimait, on n’aimait pas, on n’aimait plus, on en aimait un autre, ou une autre, c’était d’une simplicité et d’une fraîcheur désarmante. Je m’éloignais de Romain, je me rapprochais de Marina : c’était l’enfance de l’art. Je pensais que mon amour pour Marina allait prendre la place vidée par mon amitité pour Romain. La révélation assez brutale de l’amour de Marina pour Romain ne transformait pas seulement mon ami en étranger, mais en adversaire. Du coup, je changeais mon fusil d’épaule. Les règles du jeu se modifiaient, mais le jeu restait le même. Je me mettais à caresser l’idée qu’il serait, sinon délicieux, du moins très commode de traiter Romain en ennemi. C’était compter sans les ressources inépuisables de ce qui nous sert de coeur. »

Votre avis sur ce livre

Note : (11 votes)


  • > Voyez comme on danse  22 août 2004, par bastet

    d’accord avec ce commentaire sur un livre dont l’écriture est absolument magnifique. L’histoire de cette amitié à travers le temps et la vie est touchante, ainsi que ces destins qui se croisent et s’entrecroisent. Je n’ai certainement pas été aussi "émue" que vous, mais les talents de conteur raffiné qu’est Jean d’Ormesson enjoignent à une promenade en mélancolie, comme l’écrivain du livre qui se promène à travers les tombes et ses souvenirs.

    Je crois que le grand talent d’un écrivain - d’Ormesson ou autre - est de mettre des souvenirs en musique et les rendre vivants à nouveau, sinon on n’est que passéiste, sans plus, or vivre dans le passé empêche de jouir du présent et entâche le futur.


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