Une eau froide comme la pierre de Deborah Crombie

Water like a stone

Une eau froide comme la pierre

Le lundi 15 novembre 2010 par Sheherazade

Je l’ai déjà dit fréquemment : je partage totalement l’opinion de mon cher Hercule (Poirot pour ceux qui ignorerait cette famliarité), Noël, contrairement à ce que l’on s’imagine, n’est pas nécessairement une fête où règnent l’amour du prochain et plus particulièrement l’amour familial !

Ce n’est pas Gemma James, la compagne du superintendant Duncan Kincaid, elle-même détective de talent, qui me contredira.

Les voilà « joyeusement » embarqués dans la voiture de Gemma : Kit, le fils de Duncan, 13 ans et tous les changements d’humeur liés à cet âge béni ; Toby, le fils de Gemma, 5 ans, un âge où tout est encore simple et tendre, leurs chiens et évidemment le superintendant. Tout juste avant leur départ, l’école de Kit les a convoqués pour leur signaler les résultats désastreux du fiston, n’ayant pas hésité à imiter la signature paternelle sur les bulletins. Choc du père ! quoi, son fils n’est donc pas parfait ? quelle horreur. Ledit fils est retranché dans un mutisme qui en dit long sur la bonne humeur qui va régner durant les congés.

Ils sont en route vers la bourgade de Nantwich, dans le Cheshire où les parents de Kincaid vivent ; pour Gemma c’est la présentation « officielle » au clan Kincaid, comme les appellent péjorativement le beau-frère du superintendant. Car le mari de Jules (prononcez Jools), la sœur de Duncan, n’aime pas particulièrement sa belle-famille qu’il considère trop simple pour son niveau de vie.

D’ailleurs, l’ambiance est tellement déplorable dans le ménage de la sœur de Kincaid qu’elle s’est rendue sur le chantier dont elle a la responsabilité, car cette charmante jeune femme est entrepreneur.

Décidée à passer ses nerfs sur un mur, elle le frappe violemment avec un marteau ; le trou va révéler le cadavre d’une toute petite fille. La jeune femme appelle immédiatement son frère au secours, il n’aura même pas le temps de présenter sa compagne et sa petite famille, il court à la rescousse de sa cadette. Ensuite ils font appel à la police, dont le détective en chef n’est autre qu’un ami d’enfance de Kincaid.

Bref, ce qui pourrait être des sympathiques retrouvailles va bientôt s’avérer une descente aux enfers pour pas mal de personnes impliquées ou non, à commencer par Juliet et sa famille. Le couple bat de l’aile, c’est évident et leur fille Lally, adolescente précoce, a décidé de pourrir la vie à tout le monde. Sauf à Kit, qu’elle condescend à traiter en égal.

Il va falloir à présent mener une enquête pénible afin de découvrir à qui appartiennent les restes de l’enfant emmuré, une tâche laborieuse pour l’inspecteur en chef Babcock, mais qui a dit qu’être policier était un job agréable !

Duncan ne peut même pas s’en mêler, d’abord parce qu’il s’agit d’un chantier appartenant à sa sœur, ensuite parce qu’il ne peut se mêler d’une enquête locale hors de sa juridiction. Gemma de son côté, chaleureusement accueillie par les Kincaid, tente de comprendre et d’arrondir les angles pour la petite Lally qui file vraiment du mauvais coton.

Lors d’une promenade avec son fils, Kincaid rencontre Annie, une assistance sociale ayant tout quitté sur un coup de tête et vivant sur une péniche avec laquelle elle les emmène en promenade. Entre elle et Kit, le courant passe bien aussi le jeune garçon est dévasté lorsqu’il apprend que cette nouvelle amie est également assassinée.

Il apparaît peu à peu au fil de l’histoire qu’Annie est liée à tous les protagonistes de l’une ou l’autre manière ; elle est en quelque sorte un fil conducteur au fur et à mesure de l’intrigue.

Dans cette aventure du couple de détectives Duncan Kincaid et Gemma James, les enfants jouent un rôle particulièrement importants, que ce soit Kit le fils de Duncan qui est, à l’évidence, mal dans sa peau jusqu’à la jeune Lally, totalement perturbée par la mésentente parentale, d’autant plus que son père se pose en victime de la situation et monte la tête des enfants contre leur mère. Le petit garçon Sam d’ailleurs devient de plus en plus taciturne et indifférent aux autres. Sauf peut être au craquant Toby, le fils de Gemma, qui le suit comme un toutou, plein de tendresse et d’admiration.

Il faut tout le talent de Deborah Crombie dans sa manière de décrire les tourments des ados pour que l’on s’attache aux deux « grands » enfants de l’histoire, car ils mettent vraiment les nerfs des adultes à rude épreuve ; Lally se rebelle grossièrement, ouvertement, Kit tente de la consoler mais se rebelle contre son père, jusqu’à ce que Kincaid comprenne que l’affrontement de face est inutile, il faut qu’il ré-établisse la confiance entre son fils et lui. Pas simple d’être parent !

Deborah Crombie a beaucoup d’affection pour ses personnages adolescents, pour elle ce ne sont pas seulement des êtres sans âme, sans cœur. Elle tente de prouver que bien souvent les adultes se soucient trop peu de ce que ressentent leurs enfants en temps de mésentente, jusqu’à ce que tout tourne mal. Par contre, grâce à la gentillesse des aînés Kincaid, Hugh et Rosemary, Gemma James va comprendre qu’il ne sert à rien de s’enfermer dans le chagrin d’avoir fait une fausse couche et que si elle veut que son couple fonctionne, il lui faut tourner la page et donner une chance à l’avenir.

Il y a énormément de personnages dans « Water like a stone », celui d’Annie, l’ex-assistance sociale est notamment émouvant, mais aussi cette famille vivant sur l’eau également, qui semble étroitement liée à Annie et où le père est prêt à tout pour que son épouse ne connaisse pas un nouveau drame, d’autant plus qu’elle est gravement malade.

Ici, une fois encore, Crombie nous fait partager les affres des familles pauvres face aux institutions d’état qui, pour protéger les enfants, ne tiennent pas toujours compte des sentiments humains.

Il ne faut pas non plus oublier le mari de Jules/Juliet, homme faible, arrogant, antipathique, peu enclin à être correct dans non seulement la mésentente avec son épouse, mais aussi en affaires. Avec son associé, il semblerait qu’il trempe dans des affaires pas très claires, faut-il chercher de ce côté pour trouver le coupable du meurtre d’Annie ? mais l’enfant, qui a bien pu commettre cet acte monstrueux ?

Il reste encore l’associé, un personnage ambigu, dont il apparaît petit à petit qu’il cherche vraiment à semer la zizanie dans le couple qui bat de l’aile, sans oublier ses propres problèmes avec son fils de 14 ans.

Heureusement qu’il y a les parents Kincaid, un couple uni, solide, totalement unis, partageant une complicité qui réconcilie un peu avec les couples qui battent de l’aile.

Le superintendant Kincaid est l’un de mes policiers préférés (avec Poirot, Rebus, Banks) ; il est fort sensible, très soucieux d’avoir une nouvelle famille avec son ancienne partenaire professionnelle, promue dans un autre district. Gemma James par contre se pose beaucoup plus de questions et par instant, on a l’impression qu’elle va saboter la relation personnelle par peur de l’avenir. On connaît tous cette manière d’agir : autant tout saboter immédiatement puisque ça va de toute façon mal finir !

On compare souvent Deborah Crombie à Elizabeth George ; sans doute parce que toutes deux, bien qu’Américaines 100 pour 100, placent leurs personnages en Angleterre et qu’elles possèdent une maîtrise parfaite de la langue. Les deux écrivaines sont un véritable plaisir à lire, tant le vocabulaire utilisé est choisi de même que le style. J’ai toutefois une préférence pour Deborah Crombie pour une raison très prosaïque : ses romans ne sont pas des pavés comme ceux d’Elizabeth George.

Comme Mrs. George, Deborah Crombie effectue toujours une recherche en profondeur sur la région visitée par ses personnages, ici en l’occurrence le village de Nantwich et ses alentours, région particulièrement pittoresque de cette région du Royaume-Uni, non loin du Pays de Galles.

Par ailleurs je trouve les personnages récurrents et autres plus humains chez Crombie, j’ai souvent l’impression que l’on peut facilement s’identifier à eux car ils sont proches de nous, ils sont fragiles, humains, émouvants ou monstrueux selon qu’ils soient victimes ou bourreaux.

Mais comme je le disais en introduction au résumé, fêter Noël en famille n’est vraiment pas de tout repos ! Il semblerait que tout être humain quel qu’il soit traîne toujours un bagage avec lui, plus ou moins lourd à porter, ce qui complique souvent les choses.

Une série que je suis depuis les débuts, que j’apprécie toujours autant au fil des livres, même si certaines enquêtes sont plus inégales que d’autres.