Une Histoire des Femmes Peintres de Clarisse Nicoïdski

Le samedi 20 août 2005 par Sheherazade

Existe-il réellement tant de femmes peintres ? Combien de fois ne m’a-t-on pas posé cette question. A l’auteur de ce passionnant essai aussi apparemment car elle a dès lors décidé d’entreprendre un long travail de recherche.

Non seulement il y en a eu « tant », mais elles ont été, comme toujours, reléguées dans un oubli volontaire et systématique par leur époque. Bien sûr, elles sont citées dans les manuels d’histoire de l’art, mais les mentions n’en sont pas très longues, quoiqu’heureusement cela semble changer... un peu.

Or elles furent nombreuses ces pionnières talentueuses, créatrices formidables, détentrices d’un talent que l’on prétendait n’attribuer qu’aux hommes, comme si « femme et création » étaient antinomyques.

Cet ouvrage d’anthologie se veut évidemment non exhaustif, mais il n’en livre qu’une partie, car comme le dit l’auteur "il s’est agit pratiquement d’un travail d’archéologie" tant il lui a fallu faire des fouilles pour redécouvrir les détails des vies et talents de ces femmes, oubliées par l’histoire écrite par les hommes.

De l’Antiquité à l’époque moderne, Clarisse Nicoïdski apporte un fantastique témoignage de toutes les créatrices connues ou anonymes de l’histoire de l’art.

A commencer par les Chinois pour qui les sujets à peindre étaient bien distincts pour hommes et femmes et condamnaient à mort celles qui outrepassaient cette règle, jusqu’à l’affirmation ultérieure par l’Eglise que les femmes peintres étaient de véritables démones.

D’Hélène d’Alexandrie, la seule qui nous vienne de l’Antiquité à Wen-Shu, célèbre pour ses peintures de fleurs dans la Chine des mandarins et qui inspira des lignées de jeunes femmes peintres jusqu’au début du 20ème siècle. A Mithila, aux Indes les femmes peintres se transmettaient les symboles peints de mère en fille ; les peintures murales de Mithila sont peintes au noir de fumée et au blanc de riz, ainsi que dans les multiples couleurs offertes par la terre. Mithila est le lieu à la fois mythique et réel où naquit le prince Siddhârta, devenu Bouddha.

Revenons vers l’occident, en commençant par Hildgarde de Bingen, qui transcrira ses visions en les accompagnant de dessins et symboles, notamment sous forme d’animaux représentants les péchés des hommes. La Renaissance nous a donné Sybilla Merian, dont les tableaux furent attribués à Franz Hals (qui ne fit rien pour dédire ce fait) ; Artemisia Gentileschi, dont le père finira par jalouser le talent et dont la violence du tableau Judith et Holopherne représente le viol qu’elle a subi. Elisabeth Vigée-Lebrun, amie de Marie Antoinette, commença réellement une carrière de peintre, lorsque ruinée par son époux joueur invétéré, elle dût gagner sa vie et celle de sa fille. Lors de la Révolution, elle fut décriée par les révolutionnaires, considérant une femme peintre comme le symbole de la paresse bourgeoise.

Acheminons nous vers les Modernes : Suzanne Valadon, mère d’Utrillo et qui a peint une grande partie des tableaux inachevés de son fils, Marie Bashkirtseff, rebelle russe qui se battra autant pour son art que ses idées. Mary Cassatt dont le talent fut plus apprécié à Paris que dans sa Pennsylvanie natale, et surtout dans sa famille collet-monté, dont les créations ne rencontraient aucunement l’approbation de l’Ecole d’Art qu’elle fréquenta avant d’émigrer.

Frida Kahlo, l’époustouflante Mexicaine, épouse de Diego Rivera, et dont tous les tableaux exprimeront les douleurs physiques qu’elle dût traverser après son accident, après sa fausse couche, imprégnée à la fois de culture indienne et occidentale, l’autodidacte pour qui la peinture devait représenter ses idéaux, son ressenti et qui délibérément accepta d’être, un temps, dans l’ombre de Rivera. Il faut cependant avoir l’honnêteté de rendre à Diego Rivera le fait qu’il admirait le talent de celle qu’il épousa deux fois et dont il fut le plus ardent défenseur et promoteur.

Et toutes les autres : Rosa Bonheur, Berthe Morisot, Marie Laurencin, Sonia Delaunay, Tamara de Lempicka, Georgia O’Keefe, bref toutes celles qui nous ont laissé des images de beauté, de douleur, de rêve.

Notre siècle a enfin compris que « création et féminin » sont étroitement liés, c’est une grande chance pour toutes celles qui désormais ne risqueront pas d’être brûlées comme sorcières ou lapidées parce qu’elles ont du talent ou alors dont les oeuvres ne seront plus accaparées par leur professeur.

Je pourrais parler longtemps encore de ce livre passionnant, écrit très clairement, permettant à tous d’accéder à l’art et son histoire, mais la place me manquerait et puis je préfère laisser à ceux que le sujet intéresse le bonheur de la découverte de cet essai. Comme le dit si joliment l’auteur en guise de conclusion : «  ce livre est loin d’être terminé, laissons-y des pages blanches pour les artistes à venir ».

Mon seul bémol en tant que lectrice et admiratrice est que les illustrations soient petites et en noir et blanc, mais procurez-vous ce livre sans attendre, il est - selon moi - un incontournable pour qui s’intéresse à l’histoire de l’art et des femmes, bref un ouvrage de référence à lire et relire régulièrement.