Un étranger dans le miroir de Anne Perry

Face of a Stranger

Un étranger dans le miroir

Le vendredi 21 mai 2004 par Sheherazade

Un homme se réveille sur un lit d’hôpital ; il n’a plus aucune idée de qui il est, de ce qu’il faisait, ni même d’où il habitait ; rien de sa vie d’avant l’accident ne lui revient et l’angoisse le submerge, lorsqu’il constate que même son visage dans le miroir n’évoque rien.

Pourtant il a un nom ; c’est ce qu’un certain Runcorn lui confirme en lui rendant visite : il est l’inspecteur William Monk, victime d’un accident grave quelques semaines auparavant. Il n’ose avouer à personne l’amnésie dont il est frappé et il retrouve son logement, mais ne reconnaît même pas sa propriétaire. Dans son appartement, il découvre des lettres d’une soeur, qu’il ignore avoir ; des vêtements de bonne qualité sont dans la penderie, ce qui lui laisse à croire qu’il avait une certaine classe. Dans l’espoir d’en apprendre plus sur lui-même, il décide de rendre visite à cette soeur, mais à la réaction qu’il reçoit, il a l’impression de n’avoir pas été quelqu’un de très sympathique. Il tente donc d’effacer cette impression par un comportement chaleureux qui semble lui venir spontanément, ce qui surprend autour de lui.

Son congé de maladie terminé, William Monk revient à Londres et retourne à sa fonction d’inspecteur de police sous les ordres de ce Runcorn qui ne fait pas un secret de l’hostilité qu’il lui porte ; il accuse son inspecteur de snobisme et d’arrogance.

Monk reprend l’enquête sur laquelle il travaillait, à savoir le meurtre de l’honorable major Jocelyn Grey, héros de la guerre de Crimée. Héros ? Honorable ? voire ! Ce Grey ne semblait pas du tout être ce qu’il paraissait au premier abord. L’enquête mène à Miss Hester Latterly, ancienne infirmière de Florence Nightingale, dont la famille a souffert d’une malversation par ce Grey. Celui-ci semblait avoir mis au point un petit commerce d’escroqueries lucratives et maniait l’extorsion de fonds très subtilement, en jouant sur le chagrin des familles ayant perdu des jeunes gens dans cette guerre atroce.

Parfois, dans un très bref éclair de mémoire, Monk réalise qu’il a rencontré le major et l’a interrogé, perdant même son sang-froid devant les provocations de Grey.

Grâce à son assistant, le jeune inspecteur Evans et à Miss Latterly, William Monk démasquera le coupable en s’évitant une condamnation à mort, car beaucoup d’indices mènent à sa culpabilité personnelle.

Anne Perry est l’auteur de la célèbre série ayant l’inspecteur Thomas Pitt et son épouse Charlotte pour héros principaux. Cette autre série policière mettant en scène William Monk et Hester Latterly présente quelques similitudes avec l’autre série, sauf que les aventures de Monk et Latterly sont légèrement antérieures dans le temps (lendemains de la guerre de Crimée) et que Monk se retrouve plus souvent dans des quartiers très pauvres.

Mais tout comme Pitt, Monk est un policier désireux de s’élever au-dessus de sa condition, ce qui lui vaut des inimitiés. Les deux jeunes femmes ont aussi des similitudes : caractère bien trempé, franc-parler, peu réservées au contraire de ce qu’exige l’époque victorienne.

Par ailleurs, l’intrigue policière est doublée des questions que se pose Monk sur son passé ; son amnésie l’angoisse particulièrement ; il doit éviter que l’on découvre son secret, pendant que lui-même tente de dévoiler ceux des autres. Cela ajoute une certaine intensité à la vulnérabilité du personnage.

L’ambiance des romans porte des similitudes également ; les dîners, la vie sociale très minutée, les convenances à respecter même au niveau vestimentaire. Sans parler de la misère des déshérités ou du personnel pauvre oeuvrant chez les nantis et redoutant la moindre faute pouvant les rejeter à la rue, surtout pour les servantes. Il y du Zola, du Dickens et du Maupassant chez Anne Perry. Ses romans portent une marque d’impeccable documentation ; ici elle parle de la guerre de Crimée avec une précision sur ses horreurs et ses insanités.