Un aller de Marcel Bluwal

Le dimanche 11 novembre 2007 par Sheherazade

Fils de parents juifs polonais, le réalisateur de cinéma et télévision Marcel Bluwal naquit à Paris en 1925. On vient de le voir récemment au cinéma dans le rôle du père dans « Le Voyage en Arménie » ; il a également soutenu la candidature de Lionel Jospin aux élections présidentielles passées.

Dans son autobiographie, livre de souvenirs qu’est « Un Aller », il évoque son enfance dans les faubourgs parisiens populaires, les jeux dans le quartier, les promenades dont l’une d’entre elles lui fit ouvrir subrepticement celle d’un cinéma, lui révéant le « Vampyr » de Dryer qui lui flanqua sa première vraie frousse et qui lui donna à réfléchir sur les portes qu’il ne fait pas toujours bon ouvrir !

Il parle avec tendresse de ses parents, de sa grand-mère, d’un vieil ami cordonnier, un homme qui connut probablement la Commune de Paris bien qu’il n’en parlât jamais !

Au gré des souvenirs le jeune Marcel découvre l’école primaire où il se plaira, le Front Populaire et puis soudain la montée de l’antisémitisme, du vrai. Ensuite viendra la rupture avec l’enfance lorsqu’il entre au lysée, là c’est le premier vrai exil, la première vraie solitude due à la pluralité des profs (adieu à l’instituteur, autre figure du père), due au manque de contacts avec les condisciples, due à la manière dont les matières sont enseignées, dont « Les Misérables » d’Hugo symbolise tout le vide qu’on donnait à lire aux jeunes à l’époque, privant le lecteur du sens même du livre en ne donnant que de pâles extraits.

1939 arrive, la guerre n’est pas loin. A la déclaration de guerre, le jeune Marcel a 14 and et demi ; il s’inscrit chez les scouts où il devient chef de patrouilles et est envoyé dans une ferme où les jeunes garçons seront traités avec la même rudesse que les ouvriers immigrés agricoles. Premier dur contact avec la vie d’adultes, mal traités par d’autres adultes lâches qui profitent du moment pour exploiter les hommes et les enfants. C’est grâce au courage de Bluwal et d’un coup de téléphone que sa patrouille sera transférée jusqu’à la fin des vacances.

Revenu à Paris, il décide de changer lui-même de lycée, s’inscrivant à Montaigne ; là son travail s’améliore, l’ambiance est meilleure, il se fait des copains. Hélas ce sera aussi le 10 mai et l’exode de l’été 40. La famille Bluwal revient cependant à Paris ; Marcel a mûri, devient excellent élève mais fait face à un antisémitisme de plus en plus féroce. Les Bluwal ne seront pas réunis très longtemps, le père part vers le Sud de la France pendant qu’à Paris, Marcel donne des leçons particulières aux élèves plus jeunes pour payer ses dépenses personnelles ; il est en effet tombé passsionnément amoureux du théâtre par le biais de la Comédie-Français où il découvre la mise en scène de théâtre. Cette découverte l’aidera plus tard au cinéma.

Vient alors l’été 42 où une rafle fait comprendre qu’il est temps de se cacher ; grâce à deux amis de la famille, Marcel Bluwal été sa mère échapperont aux nazis ; ils resteront cachés pendant deux ans, tout comme Anne Frank, dans une petite pièce toujours close. Le 24 août 44 apporte enfin la délivrance, le retour du père, la fin de l’angoisse. Marcel Bluwal a 19 ans, il peut penser à l’avenir. Un avenir qui commence par l’enrôlement dans l’armée américaine où il va apprendre son métier avec les meilleurs ; ensuite ce sera l’Algérie et finalement le retour à la vie civile.

Vie civile qui aboutit à sa longue carrière de réalisateur ; cela commence par la R.T.F. télévision d’état, qui deviendra l’O.R.T.F. lorsque le privé pointera avec ses exigences et ses capitaux.

Bluwal les a tous connus ceux de la première heure, tous les pionniers de la Caméra explore le temps, aux Dossiers de l’écran, les Lorenzi, Barma, Dumayet, Tchernia, Azerty... Son livre égrène les souvenirs au fil des années, les luttes pour conserver l’intégrité des créateurs et de leurs émissions, la censure, les grèves et, bien sûr, Mai 68 qui aurait dû tout changer mais que Bluwal compare à cette même explosion que fut la Commune de Paris, explosion d’un mouvement jeune et fou, pas assez structuré pour réussir.

Il évoque ses dramatiques, comme cette réécriture qu’il souhaite de l’œuvre de Molière, ce sera le magnifique « Dom Juan », avec le non moins magnifique Michel Piccoli. Il revisita aussi Marivaus et Beaumarchais, toujours dans ce même souci de les dépoussiérer, d’en extraire l’essence même, loin des simples vaudevilles ou marivaudages que l’on en fait. Sans oublier Vidocq, avec d’abord Bernard Noël, puis avec Claude Brasseur dont il parle aussi avec affection. Pour finir il faut évoquer aussi sa prise de conscience politique qui le mènera, homme de gauche, à s’inscrire plutôt tardivement au parti communiste.

Il n’est jamais simple de résumer un livre de souvenirs. Par exemple, ce qui ne constitue que quelques brefs chapitres - à savoir sa jeunesse - m’a plus inspirée que la suite de l’autobiographie, où l’auteur s’étend longuement (un peu trop selon moi) aux difficultés de faire passer ses idées au sein de l’ORTF ; bien sûr, ces réflexions-là sont celles d’un homme de son époque, désireus de faire évoluer la culture afin de la mettre au service de tous. (En Belgique, l’ancien directeur du Théâtre National, Philippe van Kessel, a eu la même démarche.) Les réflexsions de Marcel Bluwal sont celles d’un homme qui au fil du temps se met à comparer ce qu’il a connu avec ce qu’il aimerait qui soit, mais qui comprend aussi que cela ne sera jamais. Il faut bien dire que ce que les télévisions sont devenues lui donne entièrement raison.

Cependant, on sent qu’une légère amertume transperce au fur et à mesure que le livre avance, même si l’auteur s’en défend. L’enthousiasme des premiers châpitres fait place à l’homme mur et à un certain désenchantement. Une lecture intéressante, sans être passionnante, parce qu’elle est une page d’histoire contemporaine, écrite dans un style simple.