Tristan et Iseult de René Louis

Tristan et Iseult

Le lundi 10 octobre 2005 par Sheherazade

Existe-t-il un archétype plus célèbre que celui des amants maudits ? Tout comme « Romeo & Juliette », les malheureux Tristan & Iseult sont désormais les prisonniers de leur passion dans laquelle les a poussés le sortilège d’un breuvage magique, passion qui ne leur apportera que souffrance et mort.

Iseult, évanescente, éthérée, belle et blanche comme le lys, qui doit épouser un homme qu’elle ne connaît pas, boit le vin herbé concocté par sa mère, magicienne d’Irlande. Tristan, le neveu de Marc, roi de Cornouailles la ramène vers son oncle et boit, par erreur, le filtre d’amour. Et là, tous leurs malheurs commencèrent.

Cette image totalement romantique de ce conte celtique, entre vérité et légende, nous a été transmise par des opéras comme « Tristan und Isolde » de Wagner et d’autres versions propres au romantisme du 19ème siècle, comme celle de Maeterlinck notamment, illustrées par les pré-raphaélites comme Dante Gabriel Rossetti ou Edward Burne-Jones pour ne citer que les plus connus.

Ce sont ces images au goût du début du 20ème siècle, qui, selon René Louis, inspirèrent son mentor Joseph Bédier (qui reprendra le siège d’Edmond Rostand à l’Académie française) à adapter les textes des ménestrels des XIIème et XIIIème siècles - comme Beroul ou Thomas d’Angleterre - qui aimaient à donner des versions édulcorées de ce mythe de l’amour, de la tromperie involontaire, de l’esprit chevaleresque.

En homme de son temps, l’érudit Joseph Bédier a fait passer son travail de poète et artiste avant celui du savant. C’est la raison pour laquelle, en se rapprochant des légendes celtiques mille fois adaptées et dont les ménestrels omirent la force et la violence des passions, que René Louis a retravaillé le mythe.

Iseult était une jeune femme passionnée, pleine de vie, d’énergie, supportant très mal l’idée d’être donnée en mariage à un homme qu’elle ne connaît pas et à qui sa mère, reine d’Irlande et magicienne, avait donné des herbes qui lui permettraient d’accepter Marc, roi de Cornouailles, ce mari inconnu. Tristan, de son côté, est attiré par la beauté et la passion qui émane de la future épouse de son oncle ; il est beau, preux, astucieux, vainqueur de monstre (le Morholt, frère de la reine d’Irlande, géant sans cœur).

Quant à Marc, c’est un roi qui voudrait être toujours juste et miséricordieux, mais c’est aussi un faible prompt à écouter ses barons qui détestent son neveu et qui n’hésiteront pas à monter l’oncle contre le presque fils tant aimé. Grande sera la désillusion du roi lorsqu’il se découvrira trompé, peu prompt à la clémence puisqu’il livrera Iseult aux lépreux après l’avoir d’abord condamnée au bûcher. Sauvée par Tristan, les amants vivront dans les forêts pendant deux ans, jusqu’à ce que le sortilège cesse de faire son effet.

Puis Tristan s’exilera pour sauver l’honneur sa reine tant aimée, épousant Iseult aux blanches mains, princesse de Petite Bretagne qui ressemble tant à l’aimée ; jusqu’à la découverte de l’anneau de la reine de Cornouailles lui rappellelant sa promesse de fidélité ; lorsque Tristan se confie à son beau-frère, le fidèle Kaherdin, la douce Iseult aux blanches mains, qui aime profondément celui qui n’est son époux que de nom, sera alors dévorée par une jalousie sans bornes qui lui inspirera l’acte fatal lorsque Tristan lui demande de quelle couleur est la voile qui ramène son amante. On présente toujours Iseult aux blanches mains comme un monstre, mais quelle femme n’a pas un jour éprouvé une jalousie dévorante face à une rivale plus belle et surtout tellement aimée, alors qu’elle même se languit d’amour pour son époux ?

J’avoue avoir été réellement sous le charme de cette version que René Louis a écrite de « Tristan et Iseult », une histoire qui m’avais souvent agaçée par sa mièvreté, avec cette héroïne qui se tord les mains de désespoir et ce jeune chevalier qui se lamente d’avoir bu un breuvage maudit, trompant ainsi son presque père. Marc étant aussi toujours présenté comme un roi plein de bonté, de sens de l’honneur et de la justice alors qu’ici on le montre tel que les contes anciens le décrivaient : colérique, prompt à écouter ceux dont l’appui lui est nécessaire pour régner au détriment de la vérité et de la justice. Boire le « vin herbé » (et non un philtre d’amour) n’a pas non plus été un acte inconscient, une pure erreur, c’est en pleine conscience que les amants l’ont bu, c’est en pleine conscience que Brangien la suivante d’Iseult l’a préparé, affligée voire révoltée par le sort réservé à sa jeune maîtresse.

Bref le récit de René Louis s’inscrit bien dans la lignée des contes celtiques pleins de passions, de fureur et de haine, des sentiments à l’état brut, souvent très cruels, tels que l’on en éprouvait probablement bien avant le moyen-âge des troubadours et trouvères dans les contrées celtiques qui, même après avoir été converties (quasi de force) au christianisme , continuaient à croire à la magie, aux personnages surnaturels, aux grands faits d’armes, à la nature sauvage et brutale.

La préface et les notes et commentaires du livre valent à elles seules la lecture de ce livre pour leur valeur documentaire.

J’ignore si c’est cette version-ci qui a inspiré l’écrivaine anglo-saxonne Rosalind Miles, mais en tout les romans qu’elle écrit à propos des héros et héroïnes celtiques sont très proches de la version de René Louis. Celui-ci est un historien, archéologue et philologue ayant enseigné l’histoire de la littérature du moyen-âge dans diverses universités françaises de 1941 à 1977 ; il s’est construit une réputation de médiéviste ; a été élève de Joseph Bédier et Ferdinant Lot. Sa thèse en trois volumes sur le poème épique « Girart de Roussilon » lui a valu le Grand Prix Gobert de l’Académie des Inscriptions et des Belles Lettres.