Scène de chasse (furtive) de Agustín Gómez Arcos

Le samedi 19 janvier 2008 par lagarto

Paseo, en espagnol, veut dire promenade. El paseo, en Espagne, c’est aussi la dernière balade. Celle qui menait au mur du cimetière. La balade des fusillés.

C’était autrefois, il y a longtemps (moins de trois quarts de siècle), après l’écrasement de la République.

Le coup d’état avait eu lieu en plein été. La guerre avait duré trois ans.

C’est dans l’après-guerre que l’on reconnaît, avec tous leurs visages, les horreurs de la guerre. On étouffe et on s’habitue. On retombe dans l’abîme des cauchemars. L’oppresseur tranche les langues, crève les yeux et les ouîes, rend la liberté infirme. La délation et la police fleurissent. Les prisons et les poteaux aussi. La dignité de l’homme se trouve réduite à un arrêt de mort ou de vie.

La cécité volontaire et imposée.

Le 28 octobre 2007 on béatifiait au Vatican, 498 martyrs espagnols (seulement les bons et les gentils car on ne mélange pas les morts des deux camps).

Le 30 octobre 2007 le Parlement approuvait la loi controversée dite de la mémoire historique. La mémoire retrouvée. Ainsi aujourd’hui reconnaît-on les victimmes du franquisme et on en parle. On parle niños de la guerra, esclaves et topos. On rouvre les fosses communes et les dossiers judiciaires, on va (peut-être) nettoyer rues et places d’Espagne des noms du général putschiste et ses amis et des symboles assassins.

On relit l’écrivain espagnol qui écrivait en français. Agustín Gómez Arcos tient de Goya et de Buñuel. Il est l’excès, le détail, l’outrance et l’émotion, l’écriture et la poésie. « Scène de Chasse (furtive) » est, de ses romans, peut-être le plus violent.

Germán Enriquez le Chef de la Police est retrouvé assassiné. Ses funérailles seront grandioses dans la Cathédrale, avec les voiles noirs de la Circonstance. Derrière les voiles, une veuve libérée, un médecin soulagé et délivré d’une complicité, des certificats de décès truqués. La figure du Tortionnaire se dessine qui a semé la Haine et engendré l’Horreur. Et Teresa, l’ouvrière enceinte et torturée, qui pendant des années a élevé et cultivé la vengeance.

Le crime, le pouvoir, l’intimité des puissants. L’oppression. Une incroyable réalité.

C’était en Espagne. Il y a longtemps. Bien moins de trois-quarts de siècle. On peut aujourd’hui en parler.

« Scène de chasse (furtive) » de Agustín Gómez Arcos.