Precious Bane de Mary Webb

Precious Bane

Le jeudi 13 octobre 2005 par Sheherazade

Dans les campagnes superstitieuses, on dit que lorsqu’un enfant naît avec un bec-de-lièvre, c’est parce qu’un lièvre a croisé le chemin de la femme enceinte.

Lorsque commence l’histoire de Prue Sarn, l’Angleterre se relève des guerres napoléoniennes ; le monde rural comme le monde industriel sont en plein bouleversement et pourtant, là où vit Prue Sarn, peu de ces bouleversements du monde extérieur au village ne les touchent.

Prudence Sarn n’a pas été gâtée par le sort ; née avec un bec-de-lièvre, les esprits malins eurent tôt fait de l’accuser de sorcellerie, après tout n’est ce point là la « Marque du Diable ». Quand, déjà âgée, elle racontera son histoire, elle ne pourra s’empêcher de se demander pourquoi dans l’esprit humain, une personne disgrâciée physiquement est automatiquement considérée comme ayant l’âme et le cœur laids aussi ...

Pourtant Prue est bonne, foncièrement généreuse, dure à la tâche, ne se plaignant jamais entre un père exigeant et dur et une mère plaintive. Quant au frère, Gideon, il ne peut attendre d’être le maître, se dresse contre le père, réchigne à la tâche, aimant surtout poursuivre les filles et en particulier la jolie Jancis Beguildy, délicate, blonde, douce, manipulée par un père prêt à la vendre au plus offrant. On ne fait guère dans la dentelle dans les campagnes.

Beguildy père a pourtant appris à Prue Sarn à lire et écrire, don supplémentaire qui lui permet de se rendre encore plus utile dans la maison, car on ne pourra la marier pour avoir une bouche de moins à nourrir n’est ce pas ?

C’est ce talent qui la mènera à rédiger les lettres d’amour de Jancis veut adresser à Gideon. Mais dans ces lettres qu’écrit Prue, c’est son propre amour pour Kester Woodseaves, le tisserand. Lui-même rédigeant les réponses de Jancis, chacun d’eux va mettre dans cet échange épistolaire la tendresse qu’il ressent pour l’autre. Lorsqu’au cours d’une dispute avec Gideon, le père Sarn meurt, le fils devient le maître et montre très vite la noirceur de son caractère roublard, manipulateur, âpre au gain et à exploiter sa sœur et sa mère. Son comportement auprès des filles du village ne s’en améliorera guère non plus, veule et séducteur, c’est la fragile Jancis, sa promise, qui en fera les frais lorsqu’elle viendra demander justice pour elle et son bébé, défendue de toutes ses forces par la généreuse Prudence.

C’est pourtant elle, la douce et bonne Prue Sarn, que l’on accusera d’avoir empoisonné sa mère, d’avoir noyé Jancis et le bébé, alors que partout c’est la main de Gideon qui y est. Lorsque ce dernier, finalement pris de remords, se noiera aussi, les mauvaises langues du village, menées par les filles trompées par Gideon, se vengeront lâchement en accusant Prue Sarn de sorcellerie, de sympathie avec le diable la nuit, bref de tous les crimes possibles. C’est au moment où elle se sent gagnée par le désespoir, prête à être mise au bûcher, que surgira un cavalier, son sauveur, son tisserand bien-aimé.

On pourrait penser, à raconter l’histoire de Sarn de cette manière, qu’il s’agit ici d’un mièvre mélo, si on le réduit au simple récit des tourments de Prue, Jancis et Gideon, l’âme sombre de ce roman. Le titre fut extrait du poème « Paradise Lost » de John Milton.

Ce serait compter sans l’extraordinaire talent de conteuse de Mary Webb. Le monde qu’elle décrit est un monde à la fois féerique et pourtant tellement réel. Chaque chapitre est un poème en prose, un chant triomphal de la vie, de la nature ; tout comme dans « Paradise Lost », c’est le récit d’un affrontement entre le bien et le mal réduits à échelle humaine.

Le talent descriptif de l’auteur sont telles que l’on peut presque humer les senteurs des bois et des champs, entendre le murmure des ruisseaux, le bruit de l’orage, le chant des oiseaux. Les personnages sont observés avec simplicité par une Prudence âgée et enfin heureuse. Pour elle ce bec-de-lièvre était un fardeau précieux (« precious bane ») envoyé par le ciel afin de la rendre meilleure ; elle supporte avec philosophie la cruauté des villageois, bien qu’elle en souffre, mais se montre forte et décidée lorsqu’il s’agit de défendre celle qu’elle aime comme une sœur.

Mary Webb, elle-même de santé précaire et légèrement défigurée par la maladie grave qui l’emportera, avait une préférence marquée pour le personnage de Prue Sarn, une tendresse qui se sent dans la manière dont elle la fait évoluer et lui permet de trouver le bonheur. J’ai beaucoup pensé aux romans de la grande George Sand en lisant «  Precious Bane  » ; comme elle, Mary Webb adorait son comté et la nature. Comme chez Sand, c’est la nature qui est le principal protagoniste de l’histoire, dans laquelle les humains évoluent au gré des saisons, au même titre que les fleurs et les animaux.

A découvrir même si l’écriture peut sembler désuète. Croyez-moi, il n’en n’est rien, on ne s’ennuie à aucun moment, au contraire on a l’impression de se « promener » dans un livre comme dans un joli tableau où l’on se sentirait bien. On vibre aux tourments provoqués par Gideon, on craint pour la vie de Prue face à la vindicte villageoise. « Precious Bane » est un roman plein de vie qui ne sonne jamais faux.


  • Precious Bane  13 juin 2011, par Tihama
    Je viens de relire Sarn (Precious bane) de la romancière anglaise M. Webb. Il s’agit d’un roman de style typiquement anglais, dans la lignée des Brontë, Hardy, Townsend Warner et tant d’autres. Roman naturaliste, pourrait-on dire, tant l’observation de la nature, du cycle des saisons, occcupe une place centrale dans cette oeuvre. L’écriture, certes, a vieilli, et était déjà datée lors de la parution du livre, au point de s’attirer des critiques du monde littéraire anglais. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage dégage un force qui en fait une oeuvre majeure de la littérature anglaise. L’histoire se passe à la campagne à une époque plus proche du XIX° que du XX° siècle et met en scène la vie d’une famille de petits paysans et des villageois qui l’entourent. Sous la plume de Prue, héroïne et narratrice du livre, la nature est un acteur à part entière du récit. Elle est le décor vivant, le révélateur des malheurs des hommes, victimes de leurs sentiments, des tourments et des ambitions qui les poussent à commettre jusqu’à l’irréparable. Prue,affligée d’un bec de lièvre, est d’une nature différente. Sa difformité lui vaut la méfiance d’autrui, cependant, ses qualités humaines, son sens de l’observation, son intelligence apportent un éclairage bienveillant aux conduites de ses semblables. Tout au long du livre, elle n’a de cesse de penser, d’oeuvrer au bien des autres, elle, dont le destin, du fait de son infirmité, est de n’en avoir aucun. Soucieuse de son prochain, elle garde en toutes occasions la tête froide, ce qui lui permet de se soustraire aux passions auxquelles succombent ses proches jusqu’à la folie. Sa seule déraison est l’amour qu’elle porte à Kester Woodseaves, le tisserand. C’est aux toutes dernières pasges du livre, lorsqu’elle est au plus bas, après avoir tout perdu, famille, amis et biens, que son destin se réalise sous les traits du tisserand, arrivé à point nommé pour la délivrer du mauvais sort que lui réservent les villageois et l’emmener vers une nouvelle vie. Histoire naïve, sans doute, pourrait-on dire. Il y a en tous cas un réel plaisir à se plonger dans les pages de ce roman bien construit, dans l’atmosphère étrange, parfois à la limite du fantastique,où baignent les héros qui le peuplent.
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