Petit déjeuner chez Tiffany de Truman Capote

Petit déjeuner chez Tiffany

Le jeudi 25 novembre 2004

Enfant prodige des lettres américaines, doué d’un talent réel qu’il laissa se galvauder en fréquentant un peu trop une "jet-set" qui le fascinait, Truman CAPOTE est avant tout connu pour la méchanceté de ses interviews (celle que lui accorda un Marlon BRANDO pour une fois trop naïf est restée célèbre) et pour ses rivalités avec un Gore VIDAL ou un Tennessee WILLIAMS.

Au-delà de cette image bien superficielle, demeurent deux grands romans : "Domaines Hantés", premier vrai succès de l’auteur qui se déroule dans le Sud des Etats-Unis, patrie d’origine de CAPOTE, et qui conte les premières amours homosexuelles d’un narrateur qui lui ressemble comme un frère, ainsi, bien sûr, que l’extraordinaire "De Sang-Froid", lequel analyse en le détaillant impitoyablement l’assassinat de toute une famille de la classe moyenne américaine par deux "paumés" qui finiront sur la chaise électrique. CAPOTE s’investit à fond dans cette dernière oeuvre et se prit même d’une forme de sympathie pour Dick, le plus complexe des assassins. Il accomplit même le tour de force de faire partager ce sentiment par le lecteur qui sort de ce livre complètement bouleversé, aussi bien par le triste destin des victimes que par celui de leurs meurtriers.

Mais "De Sang-Froid" fut en quelque sorte le chant du cygne de son auteur qui, pour s’être trop impliqué dans la relation de ce qui n’aurait pu être qu’un banal fait divers dans l’Amérique bien pensante des années 50, dépassa visiblement un point de non-retour. On a dit à ce sujet que CAPOTE ne s’était jamais pardonné de ne pas avoir trouvé le courage de rendre une dernière visite à Dick et à son complice alors que ceux-ci attendaient déjà dans le Couloir de la Mort.

Entre ces deux oeuvres majeures, une pléthore de nouvelles. Et, parmi celles-ci, l’incontournable "Petit Déjeuner Chez TIFFANY", porté à l’écran avec Audrey HEPBURN dans le rôle de la fantasque Holly GOLIGHTLY.

Holly est ce que l’on appelle encore une "cover-girl." Elle papillonne, d’amant riche en amant riche, de soirée branchée en soirée branchée, afin de pouvoir payer son loyer et mener le train de vie auquel elle a pris goût après avoir abandonné son vétérinaire de mari et les trois ou quatre enfants que celui-ci avait déjà eus d’un précédent mariage.

Holly a beaucoup de copains (riches, voire milliardaires si possibles) et de "bonnes amies" toujours prêtes à lui enfoncer un poignard dans le dos, à l’image de cette Marge WILDWOOD qui, en définitive, lui fera rencontrer l’homme qui l’incitera à quitter les Etats-Unis, un diplomate brésilien du nom de José IBARRA-JAEGAR.

Toute l’action est vue par l’oeil du narrateur, un CAPOTE alors débutant et qui est le voisin de Holly. Peu à peu, une amitié réelle s’établit entre eux et, comme toujours sous la prose légère et ironique de l’auteur, se révèle une Holly plus grave, essentiellement préoccupée par l’idée de trouver la paix intérieure - chose dont elle n’approche habituellement qu’en se rendant par exemple chez TIFFANY à l’heure du petit-déjeuner.

Comme cette héroïne de Stephan EICHER, Holly rêve en fait de "déjeuner en paix", auprès d’un homme qui l’aimera et qu’elle aimera. Mais la nouvelle, étrangement mélancolique malgré ses éclats de gaieté et des silhouettes habilement croquées, ne nous dira pas si elle y parvient ...

Dans le même recueil, "Un Souvenir de Noël", véritable petit bijou d’une sensibilité et d’une tendresse bien éloignées de la réputation sulfureuse d’"affreux petit gnome" que se fit CAPOTE, sans doute pour se protéger. Ou le Noël que passe un enfant de 13 ans auprès d’une cousine pauvre et un peu "simplette" que leur famille commune traite comme une moins que rien.

Dans l’ensemble donc, beaucoup de nostalgie au programme. Mais la plus poignante, peut-être, c’est celle qui s’empare du lecteur lorsqu’il se pose la question suivante : quelle puissance n’aurait pas atteinte CAPOTE s’il s’était laissé moins aveugler par les illuminations éphémères d’une vie mondaine survoltée - et surtout s’il était parvenu à vaincre les vieux démons de sa jeunesse, en particulier sa mère alcoolique.