Nous étions les Mulvaney de Joyce Carol Oates

Nous étions les Mulvaney

Le jeudi 2 décembre 2004

Loin des flamboiements fantasmatiques de "Blonde" qui reste, à mon sens et en dépit de son caractère romanesque, l’une des approches les plus réussies du mythe Marilyn MONROE, "Nous étions les MULVANEY" peut apparaître comme une oeuvre mineure de Joyce Carol OATES, auteur américain prolifique mais de grand talent.

L’histoire en est on ne peut plus simple, voire banale. Au départ, une famille américaine typique ou presque, installée dans un bled perdu nommé Mont-Ephraïm. Le père, Michael, est fils d’Irlandais et catholique. Brouillé avec son propre père despotique et volontiers brutal, il quitte sa famille pour épouser une fille de fermiers prostestants, qui répond au nom de Corinne HAUSMAN. C’est un mariage d’amour qui leur donnera trois fils, Michael Jr, Patrick et le petit dernier, surnommé Judd, ainsi qu’une fille : Marianne, dite "Bouton."

Tous vont grandir dans une ferme vaste et opulente, High Point Farm et, de cette enfance quasi idyllique entre un père jovial mais toujours préoccupé par la réussite sociale - épine issue de son enfance pauvre d’Irlandais - et une mère responsable mais volontiers hurluberlue, ils garderont une éternelle nostalgie.

Soudain, à la St Valentin 1976, cet univers douillet et gratifiant va basculer. Au bal de fin d’année de son lycée, Marianne retient l’attention d’une espèce de jeune "beauf" qui la fait boire et la viole. Tout d’abord, elle n’ose rien dire à ses parents. Mais, évidemment, tout se sait dans une ville aussi petite que l’est Mont-Ephraïm et, même si nous sommes encore dans les années 70, la société bien-pensante de la ville va se retourner contre Marianne et ses parents, lesquels ont le tort de ne pas être natifs du coin et de s’y être seulement implantés.

Michael Sr, qui adorait sa fille, prend le parti de ne plus lui adresser la parole. Cette enfant qu’il a passionnément aimée est aussi la responsable de la dégringolade de son entreprise et de ce statut social qu’il a mis tant d’années à établir. Il sait bien que c’est injuste de penser ainsi, que sa fille est en fait une victime mais il faut bien un bouc émissaire et ce sera Marianne, laquelle sera exilée loin de High Point Farm qui ne tardera pas à être vendue aux enchères par une Corinne MULVANEY ici plus épouse que mère.

Cet exil, Marianne l’accepte comme une volonté quasi divine. La foi de sa mère l’a beaucoup influencée. Mais ses frères, qu’il s’agisse de Michael Jr, qui finira par s’engager dans les GI’s, de Patrick, qui tentera de régler son compte au violeur avant de quitter l’Etat et même de Judd, le ressentent comme une intolérable injustice.

L’essentiel de ce livre est consacré à l’analyse de leurs sentiments, à cet éloignement qu’ils leur inspirent, lentement mais irrémédiablement, par rapport à leurs parents, à leur révolte ... jusqu’au jour où, sur son lit de mort, Michael Sr, qui a entretemps quitté Corinne pour s’auto-détruire par l’alcool, autre plaie irlandaise, demande à revoir sa fille.

Si vous ne connaissez pas Joyce Carol OATES, ne commencez pas par "Nous Etions les MULVANEY" qui vous donnerait une fausse idée des possibilités de cet auteur. Mais, si vous l’avez déjà lue et si vous l’avez appréciée, n’hésitez pas. La férocité d’OATES reste intacte et l’Amérique puritaine est clairement montrée du doigt, une fois de plus. Mais, en parallèle, OATES manifeste une douceur absolue envers Marianne, le personnage central de l’histoire, tout en la condamnant parfois pour la passivité avec laquelle elle se soumet à son rôle de bouc-émissaire. Cette soumission est une conséquence de l’empreinte religieuse subie et les réticences d’OATES sur la question sont très sensibles.

Un livre tout en demi-teintes, donc, avec ces éclairs farouches et méprisants dont OATES a le secret. La scène où Patrick MULVANEY, un personnage extrêmement fort, conduit le violeur de sa soeur dans un marécage pour le tuer est un grand moment. Quant aux descriptions de la bourgeoisie "mont-ephraïmienne", elle vaut le détour et devient, à certains moments, insoutenable. BUNUEL aurait aimé et un CHABROL pourrait s’en inspirer, c’est tout dire.

PS : sous le pseudonyme de Rosamund SMITH, Joyce Carol OATES écrit aussi des "policiers" à sa façon, eux aussi publiés chez STOCK.


  • Nous étions les Mulvaney  24 février 2013, par PhilR
    si vous ne connaissez pas OATES ne commencez pas par ce roman ? justement je pense EXACTEMENT le contraire ! ! C’est son chef d’œuvre , son meilleur livre de tous , c’est simple et m’a donné envie de lire tout le reste de son oeuvre
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