Moi qui n’ai pas connu les hommes de Jacqueline Harpman

Roman étrange qui fascine et met le lecteur mal à l’aise

Moi qui n’ai pas connu les hommes

Le dimanche 17 juin 2007 par Sheherazade

Quarante femmes sont enfermées dans une cave depuis on ne sait quel cataclysme. Parmi elle, une très jeune fille, arrivée aussi on ne sait comment ; elle était encore une enfant lorsque tout arriva ... La narratrice, celle qui va se rebeller contre cette vie de zombie imposées aux autres, peut être par des drogues, certainement par la peur, puisqu’elles sont gardées en permanence par des gardiens ayant des fouets.

Elle voudrait savoir, elle dérange les autres femmes par ses questions car les autres ne veulent pas se souvenir, elles ont trop peur de se souvenir de leur vie d’avant, ce qui n’est pas le cas de la "petite", trop jeune au moment des événements. Mais quels événements, si seulement elle savait...

Elle ne saura jamais.

Un jour retentit une sirène au moment où les hommes apportent la nourriture ; les hommes fuient en pleine panique, laissant la clé sur la porte des grilles qui les entourent. C’est bien sûr la narratrice qui va ouvrir la cage et ces femmes qui ont été enfermées depuis au moins 13 ans (elles se basent sur la façon dont la "petite" a grandi) vont redécouvrir la lumière du jour, devoir réapprendre le cycle des jours et des nuits, profiter de l’air frais dans un décor étrange, fait de sable et de terre, où une rare végétation apparaît ça et là. Elles vont petit à petit s’organiser, vivant d’abord dans la peur de voir réapparaître les gardiens au fouet, ou éventuellement d’autres bourreaux. Pourtant leur détermination est évidente : JAMAIS elles ne retourneront dans la cage. Elles ont été dominées, enfermées, traitées comme du bétail, elles ne revivront jamais cela.

Parce qu’elles souhaitent savoir s’il y a encore des villes, d’autres lieux, des maisons, d’autres femmes, elles vont se mettre en route vers l’espoir, mais bien vite elles déchantent, les seules maisons dans ce paysage désolé sont des guérites comme celle qui dominait leur cave. Et à chaque fois, elles découvriront d’autres cages, où les prisonnières (et prisonniers dans certains cas) n’ont pas eu la même chance qu’elles, où les clés ne furent pas laissées sur les portes, et où tous sont morts dans d’atroces souffrances en ayant tenté de s’échapper.

Le cours de la vie va s’installer pour les survivantes ; les plus âgées ou les malades mourront l’une après l’autre et la narratrice sait où cela va la mener elle aussi ; il n’y a plus de docteurs, il n’y a pas de médicaments, on vieillit et on meurt.

Entretemps elle aura découvert la lecture, la musique, l’écriture, et tellement d’autres choses - sont elles ou non importantes ces choses ? oui lorsqu’on en est privé. Cependant la pire privation reste bien celle de la liberté.

Sur la thématique ancienne de la caverne, chère à Platon, L’écrivaine et psychanaliste belge Jacqueline Harpman a construit un récit très court mais terriblement oppressant. Cette humanité qui a disparu, on ne sait comment pour commencer. Ensuite cet enfermement où gardiens sont aussi prisonniers que les détenus puisqu’ils doivent les garder, ne pouvant rien faire d’autre.

Un monde déshumanisé, où ne règne que la lumière artificielle, où les latrines sont exposées, où on ne peut garder les couverts pour ne pas se tuer, où on ne peut se toucher, à peine se parler. C’est un monde abominable, surréaliste, sans la moindre touche d’humour.

C’est bien là le récit d’une psychanaliste, plus que d’un écrivain, cela ressemble à une analyse sur le manque d’échanges entre les êtres. Par instant cela délire un peu. Personnellement j’avoue avoir été captivée et fascinée par ce récit, mais en même temps il m’a mise terriblement mal à l’aise ; sommes nous voués à une telle fin ? avons nous déjà perdu une partie de notre humanité ? Est ce à cela que ressemblera notre monde si nous ne devenons pas plus tolérants ?

Quel est le but de ce livre ? Quel est le but de l’existence de ces femmes vouées à la mort en même temps qu’elles échappent à la prison ?

Comme on peut le constater, c’est un récit qui suscite des questions et les réponses sont en chacun de nous.

Bref qui d’où viens je ? qui suis je ? où vais je ? dans quel état j’erre ?

Docteur, quand puis je vous voir ?


  • Moi qui n’ai pas connu les hommes  24 février 2013
    Magnifique livre, a lire absolument !!!!
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