Margaret Gardiner, pacifiste et mécène

Le lundi 13 juin 2005 par Sheherazade

Sa passion pour l’art et son immense générosité inspirèrent toute une génération.

L’Ecosse, dit-on, est le pays des fantômes. Lors d’une ballade au très beau musée d’Art Moderne d’Edimbourg, j’ai eu le bonheur d’en découvrir un qui m’a semblé bien vivant, grâce à une exposition des œuvres d’un groupe d’artistes qui furent les amis d’une femme extraordinaire, à qui un hommage était ainsi rendu.

Margaret Gardiner qui mourut au début de cette année à l’âge de 100 ans, naquit à Berlin où travaillait son père, le célèbre égyptologue, Sir Alan Gardiner qui assista Howard Carter et Lord Caenarvon lors de l’ouverture de la tombe de Tutankhamon. Sa mère, Lady Hedwig, d’origine juive hongroise, était aux dires de sa fille, une personne très vive d’esprit, spontanée, drôle et farfelue, célèbre dans sa jeunesse pour ses prises de positions dans des causes très diverses. Tout comme sa fille le fera plus tard. En dehors de Margaret, le couple Gardiner avait deux garçons. Margaret Gardiner admettait aisément que, de sa jeunesse aisée à l’abri du besoin au sein d’une famille aimante, elle se sentira toute sa vie partagée en rebellion et conformisme. Lorsqu’éclata la première guerre mondiale, la famille Gardiner revint s’installer en Angleterre dans le Hampshire. Après un passage à la Froebel School de Hammersmith, Margaret Gardiner fréquenta Bedales, une école particulièrement progressiste pour l’époque où elle se fit remarquer en posant sa candidature en tant que représentante du Sinn Fein dans une parodie d’élections générales. Elle entra ensuite au Newnham College de Cambridge choisissant d’abord les langues modernes, avant de se tourner vers les sciences humaines où les conférences en psychologie la décevront beaucoup ; elle s’attendait en fait à de réelles psychanalyses, ce qu’en réalité elles n’était pas ; beaucoup plus tard lorsqu’on lui proposa des sessions avec Anna Freud, elle refusa en raison de l’aspect théâtral de ces réunions.

Au Newnham College elle entame une tendre amitié avec le brillant étudiant Bernard DEACON, considéré comme l’un des éléments les plus prometteurs de sa génération. Parmi ses prestigieux diplômes, Deacon était un spécialiste des langues modernes et médiévales et était diplômé en sciences naturelles. A cela il ajoutait aussi un diplôme en anthropologie. Il partit pour les Nouvelles Hébrides à Malekula (actuellement Vanuatu). Après quatorze mois de labeur dans des conditions particulièrement éprouvantes et dans des lieux inhospitaliers, on lui offrit un poste en Australie et Deacon envoya un télégramme demandant à Margaret de l’y rejoindre immédiatement. Hélas, deux jours plus tard, il contracta la fièvre des marais et mourut la semaine suivante. La mort de Bernard DEACON fut une perte immense pour l’anthropologie. Ce n’est que 56 ans plus tard que Margaret put aller se recueillir sur sa tombe à Malekula. Elle lui consacra l’un des deux livres autobiographiques qu’elle écrivit : « Footprints on Malekula ».

Après la mort de l’homme qu’elle aimait, Margaret Gardiner, perdue, chercha un modèle de direction pour sa vie ; elle se tourna vers son ancienne préceptrice, alors seule institutrice d’un village perdu au fin fond du Cambridgeshire. Après avoir suivi une formation à la Froebel Educational School, Margaret devint enseignante à Gamlingay, un coin pauvre et isolé à côté du Bedfordshire. Ayant complètement adopté les théories de A.S. NEILL, le créateur de SUMMERHILL, l’idéaliste jeune femme fut confrontée à une vive opposition de la part du directeur de l’école qui préférait que les ouailles apprennent des faits, par de la créativité ; les parents en colère s’opposèrent également à l’institutrice et malgré son attachement profond aux enfants, elle ne put tenir le coup et quitta l’école après plusieurs mois d’une lutte épuisante pour faire, sans succès, passer ses idées.

Grâce à l’héritage que lui avait légué son grand-père, Margaret Gardiner n’était pas obligée de travailler pour subvenir à ses besoins ; elle décida dès lors de se lancer dans de multiples activités philantropiques et de se consacrer à ses amis parmi lesquels la sculptrice Barbara Hepworth, Desmond Bernal un microbiologiste de Cambridge, etc. Elle devint l’amie, la conseillère et la mécène de plusieurs excellents artistes des années 30. Ces faits sont relater avec humour dans son autre autobiographie « A SCATTER OF MEMORIES ». L’un de ces amis, Adrian Stokes, disait qu’elle possédait un don réel pour l’amitié ; elle fut choisir à l’unanimité pour être la secrétaire honoraire de l’association « For Intellectual Liberty », une coalition anti-fasciste dont les membres s’appelaient Virginia Woolf, W.H. Puden et Desmond Bernal, entre autres. Le but de « For Intellectual Liberty » était la lutte pour la défense de la liberté d’expression, la paix et la culture. Dans ses mémoires, Barbara Hepworth parle de ces buts multiples avec moultes détails et peu de biographies comportent autant d’explications quant au succès des partis communistes européens auprès de la génération de Margaret Gardiner.

Cette dernière adorait cuisiner pour ses amis, elle les consolait, les habillait, corrigeait les épreuves de lecture des écrivains, achetait les œuvres des peintres et des sculpteurs, tout cela avec une immense bonne humeur. De sa libre relation avec Desmond (JD) Bernal, elle eut un fils, Martin Bernal, qu’elle éleva en partie seule, tout en s’occupant également des enfants des amis lorsqu’ils étaient en voyage ou débordés.

Desmond Bernal, malgré ses détracteurs, était aussi un homme remarquable, important scientifique, mais ses prises de position communistes furent fustigées par George Orwell notamment. Cependant, Bernal était surtout un pacifiste que Churchill admirait énormément. Margaret, de son côté, bien que gagnée aux idées socialistes, n’était guère emballée à s’inscrire au Parti communiste ; en 1934, lors d’un voyage à Moscou avec JD, elle émit de nettes réserves à propos de Staline. Elle était toutefois résolument anti-américaine et lors de la guerre du Vietnam, elle organisa la parution d’une série d’annonces pleine page dans le New York Times, annonces signées par des personnalités américaines et européennes opposées, comme elle, à cette guerre.

Margaret Gardiner restera surtout dans les mémoires comme la fondatrice du PIERS ARTS CENTRE. Lors d’un bref séjour à Orkney dans les années 50, elle se prit d’affection pour l’endroit et acquit une propriété sur la petite île de Rousay. Entretemps sa collection d’art prenait une réelle valeur, car si ses opinions politiques manquaient parfois de logique, son jugement artistique était infaillible. Elle possédait évidemment d’originales sculptures de son amie Barbara Hepworth, mais également des œuvres peintes et littéraires. Elle fut un membre fondateur de l’ICA et fit cadeau de sa magnifique collection à Orkney, où elle figure dans les bâtiments du 18ème siècle abritant le formidable Piers Arts Centre que Margaret avait fondé en 1979.

Martin Bernal, le fils qu’elle eut de Desmond Bernal, devint célèbre lui aussi en 1987 lors de la publication de son étude très controversée sur les origines de la civilisation occidentale « BLACK ATHENA ».

Courageuse, indépendante, généreuse, attachante, toujours prête à soutenir ceux qui avaient besoin d’elle, Margaret Gardiner fut un catalyseur dans la vie de tous ceux qu’elle rencontra.