Les charmes discrets de la vie conjugale de Douglas Kennedy

Les charmes discrets de la vie conjugale

Le dimanche 26 août 2007 par Sheherazade

Hannah est une jeune fille discrète, indécise sur la manière de gérer sa vie, ce qui est sûr c’est qu’elle ne se sent pas l’âme d’une « passonaria » des années 70, contrairement à ses parents qui font partie de l’intelligentsia bostonnienne.

Son père a pris des positions bien nettes contre la guerre au Vietnam, il est considéré par les autorités comme un agitateur et il est le héros de ses étudiants. Il aimerait certainement qu’Hannah soit plus ferme dans ses positions mais, comme il se veut un père compréhensif et tolérant, il essaie de respecter ses choix.

Les choix d’Hannah sont simples, elle a rencontré en première année d’université l’homme avec qui elle souhaiterait passer le reste de sa vie. Etudiant en médecine, son but est de devenir le généraliste de la petite ville d’où il vient, il n’est guère ambitieux, il est calme et gentil, bref il est reposant.

C’est surtout pour sa mère qu’Hannah est une énorme déception. Mère toxique s’il en fût, celle-ci qui est une artiste renommée, déteste tout ce qui est petit-bourgeois et dieu sait si sa fille représente tout ce qu’elle déteste. Hannah, ayant grandi dans un ménage où l’on s’en fichait du rangement, s’est prise de plaisir très tôt à avoir une maison rangée, ce qui lui vaut encore plus de sarcasmes de la part de sa peste de mère. A chaque décision que prend la jeune fille, sa mère la ridiculise. Le père tente tant bien que mal de limiter les dégâts, mais il n’est pas toujours de taille face à cette épouse hargneuse et manipulatrice. Hannah le découvrira à ses dépens le jour où elle se rebellera contre celle-ci ; le chantage au suicide n’est pas la moindre de ses armes. Et tout cela de la part d’une femme qui se croit d’une intelligence supérieure à la moyenne !

Heureusement pour elle, il y a Margy, l’amie juive, fidèle à travers tout, qui ne mâche pas ses mots mais qui lui remonte le moral comme elle le peut à coup de clopes et de la vodka.

Hannah est douée pour l’enseignement, elle aime cela, elle va donc s’orienter vers ce type de carrière professionnelle, avec l’approbation de son père et l’ironie de sa mère. Elle va donc épouser son jeune toubib, décorer son home avec peu de moyens mais beaucoup de goût et de talent - ce qui lui vaudra encore quelques remarques acerbes de sa chère manman, jamais à court de rosseries ; avoir un premier bébé, qui va s’avérer ne pas être facile à cause d’une santé un peu délicate. Bref elle découvre que finalement les charmes de la vie conjugale sont effectivement fort discrets dans la vie quotidienne. Dans cette ambiance, le sort va frapper à sa porte sous la forme d’un homme recherché par le FBI pour action subversive ; un peu par désœuvrement, un peu parce qu’elle se sent importante et que le gars lui fait la cour, la jeune femme va le cacher, jusqu’à ce qu’elle doive ouvrir les yeux et se rendre compte une fois de plus qu’elle a été utilisée. Elle aide donc l’homme à fuir vers le Canada et s’empresse, malgré ses sentiments de culpabilité domestique, de tenter d’oublier cette aventure à la fois charnelle et politique. Elle aura encore une petite fille, la petite Elizabeth, à l’imagination très vive mais au caractère un peu instable.

Jusqu’à ce que vingt ans plus tard, le destin frappe à nouveau à la porte d’Hannah. Sa fille chérie disparaît sans laisser de traces. Meurtre ? Suicide ? où donc est Elizabeth ? et comme si cela ne suffisait pas, l’homme de la gauche ultra qu’elle a aidé à fuir a trouvé Dieu... (ne le font-ils pas tous ?) et écrit un livre pour se repentir de ses fautes (très judéo-chrétien tout ça !) et il mentionne Hannah dans ce bouquin. Qui fait la une des ventes en librairie et le scandale inonde Hannah et sa famille. Sa vie si calme est désormais bousculée à tous les niveaux, tout le monde va lui tourner le dos sauf Margy qui va lui apprendre à se battre pour défendre son honneur et ses droits. Mais n’est ce pas déjà trop tard ?

Je ne remercierai jamais assez la copine qui m’a fait découvrir Douglas Kennedy (dont je ne connaissais que le nom mais pas les romans) ; dire que je suis séduite est faible, je sens que je vais m’offrir coup sur coup tous ses bouquins. Cet auteur dit « qu’il adore empêcher les gens de dormir » ! Je peux d’ores et déjà lui confirmer que c’est réussi à souhait, je n’ai eu qu’une envie : terminer le plus rapidement possible les aventures de cette femme jeune, pas vraiment sympathique, qui est prise dans une spirale (comme tous les personnages principaux des autres romans de Kennedy). Il mélange habilement une petite intrigue policière, qui n’est pas vraiment le sujet principal du roman, à une intrigue psychologique des plus intéressantes.

La description des personnages est formidable, la méchanceté de la mère est quasi perceptible, on comprend rapidement d’où viennent les sentiments de culpabilité de la fille face à ce chameau, son maladif besoin d’être aimée de tous parce qu’une seule la méprise. Le père pour intelligent qu’il soit n’hésite pas à vivre dans des petits mensonges, ceux qui paraît-il ne blessent pas, sa fille va lui emboîter le pas dans cette voie, mais les choses tourneront bien différemment pour elle.

Tout dans le livre parle des choix que l’on fait, les bons et les autres ; les questions que soulèvent ces choix. L’histoire parle aussi de ce besoin d’amour et de reconnaissance tellement ancré dans chacun de nous. Sans oublier bien sûr la page d’histoire, le combat entre démocrates de gauche (libéraux à l’américaine) et l’ultra-droite conservatrice, tendance Bush.

Douglas Kennedy porte un regard bien cynique sur les humains, on ne se sent pas vraiment grandi sous sa plume, mais avec quel talent il nous envoie ses quatre vérités à la figure. Il a une vue plutôt ironique sur la nature humaine.

Par ailleurs «  Les charmes discrets de la vie conjugale » nous ramène à une des époques les plus mouvementées et intéressantes de l’histoire des Etats-Unis et j’ai beaucoup aimé ce parallèle entre la vie pèpère que souhaite l’héroïne principale et les mouvement sociaux qui agitent son pays et dont ses parents sont partie prenante.

Le titre anglais « State of Union » est d’ailleurs nettement plus intéressant en ce sens, puisqu’il est à double signification.

Une chose est évidente, le style d’écriture de Douglas Kennedy est simple à lire, certains critiques littéraires le traitent même de « facile » ou plutôt « lisible » (encore heureux !). Peut-être, mais ce qui est certain c’est que ses personnages eux sont très complexes, avec un côté sombre et antipathique, comme cette Hannah, si « gentille », si calme, si lâche pour que son univers ne soit pas bouleversé. Mais le passé rattrape toujours, qu’ils le veuillent ou non, les personnages de Kennedy.

A lire, sans hésiter.


  • Les charmes discrets de la vie conjugale  26 août 2007, par Dadoo
    Je suis tout à fait d’accord avec toi, il est très très fort pour empêcher les gens de dormir. De fait mon rythme de lecture est toujours le même avec ses livres : je le commence un soir et le lendemain soir il est hors de question de dormir avant de l’avoir terminé ! C’est redoutable...
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    • Les charmes discrets de la vie conjugale 26 août 2007, par Sheherazade

      mes doigts ont "fourchée : il faut lire "TRENTE ANS PLUS TARD" et non pas VINGT.

      L’âge me rend distraite MDR


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    • Les charmes discrets de la vie conjugale 24 septembre 2007, par Valérie Smith
      Même vitesse de lecture, un dimanche entier, impossible de s’arrêter avant la fin, même pas faim mais soif de lire. Une Amérique bien-pensante qui fait vraiment peur, vive la liberté d’opinion préservons la c’est précieux. J’ai été très touchée par l’histoire notamment la disparition de sa fille Lizzie qui devient "folle" de désespoir suite à des ruptures amoureuses, j’en ai pleuré quand à la fin on découvre qu’elle est maniaco-dépressive moi aussi j’ai vécu cet enfer, un boulot de cadre dirigeant et une rupture des accumulations d’événements font que exactement comme Lizzie je suis tombée dans le même engrenage, comment se reconstruire avec le regard d’un monde professionnel implacable ? En Amérique comme en France là dessus il n’y a pas de différence. J’ai trouvé ce livre touchant dans la mesure où on s’interroge sur sa vie, son couple, ses amis. Encore une fois Douglas K nous montre l’importance d’avoir des proches et comment avec l’age on peut devenir presque seul au monde, comment le pardon, la tolérance, le dialogue c’est important. La fin est rassurante après tant de tumultes.
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