Les Jardins enchanteurs et enchantés de Sissinghurst

Le rêve réalisé des écrivains-fondateurs du Bloomsbury Group

Les Jardins enchanteurs et enchantés de Sissinghurst

Le jeudi 21 juin 2007 par Sheherazade

Il est des jardiniers fort compétents pour considérer que Sissinghurst Gardens n’est pas réellement un jardin modèle. Mais un beau jardin ne dépend pas nécessairement de son seul dessin. Planter et aimer sont d’égale importance, un personnel intelligent et compétent est indispensable. Toutes ses qualités sont réunies à Sissinghurst.

Bien sûr il y a beaucoup de jardins magnifiques tant en Angleterre qu’en Italien et en France mais peu de ces jardins sont d’égale beauté partout ; c’est son équilibre qui fait le succès constant de Sissinghurst et sa popularité auprès du public est là pour en témoigner.

Un peu d’histoire  : au début de son existence, Sissinghurst était une massive forteresse du 12ème siècle, le manoir de pierres était entouré de douves dans le plus pur style moyenâgeux ; deux de ces douves subsistent toujours actuellement. L’origine du nom est saxonne et signifie « une clairière dans les bois » . Au 15ème siècle, la propriété fut achetée par la famille Baker, liée par mariage aux Sackvilles de Knole, dans le Kent, ancêtres de Vita Sackville-West.

Le vieux manoir en ruines fut remplacé par une impressionnante demeure en briques rouges. Ce fut la première construction de ce type dans le Kent où généralement on construisait en bois et en pierres. De cette demeure ne subsiste que l’avant où à l’origine se trouvaient les écuries d’un côté et les quartiers des serviteurs de l’autre. Au 16ème siècle, Sir Richard Baker fit construire une maison de type élisabethain, considérée comme l’une des plus belles de l’époque.

Au 18ème siècle, par contre, au gré des caprices des fortunes familiales, celles-ci changent et la demeure dut être louée au gouvernement de l’époque qui la transforma en camp d’emprisonnement pour prisonniers de guerre français ; plus de 3.000 prisonniers y furent détenus au cours des 7 années qui suivirent. Ce furent les détenus qui surnommèrent le site « Le Château » parce que la maison leur faisait penser à un château français, à savoir un grand manoir entouré d’un immense domaine. Sissinghurst devint donc « Sissinghurst Castle » et le nom lui restera.

La guerre endommagea fortement les bâtiments dont les 2/3 se retrouvèrent démolis à la fin de la guerre. Au cours des 50 années qui suivirent, le domaine fut occupé par les pauvres de la paroisse travaillant à la ferme et dans l’usine de briques des environs. Lorsque la famille Corwallis reçut la propriété au 19ème siècle, elle construisit la grande ferme en guise d’habitation, étant donné l’état lamentable des anciens bâtiments.

C’est finalement au début du 20ème siècle que le domaine de Sissinghurst Castle sera sauvé par deux intellectuels épris de beauté et de jardinage. En 1928 le domaine fut mis en vente mais ne trouva aucun acheteur pendant deux ans. En avril 1930, Vita Sackville-West vint y jeter un coup d’œil en compagnie de son fils cadet, Nigel, qui se rendit compte avec horreur que sa mère avait bien l’intention d’acheter et vivre dans ce champ de choux.

La flamboyante écrivaine cherchait une vieille maison afin d’y créer un nouveau jardin ainsi qu’elle l’avait fait à Cospoli, Constantinople, en compagnie de son époux Harold Nicolson, alors en poste diplomatique. Sous l’œil horrifié de Nigel, Vita Sackville-West tomba éperduement amoureuse de Sissinghurst et acquit la propriété entourée d’un immense domaine à cultiver.

Vita et Harold créèrent alors un jardin reflétant totalement leurs personnalités à la fois différentes et complémentaires : elle, romantique, exhaltée, adorant les recoins qui surprennent, avec une profusion de plantations ; lui plus classique et pondéré, aimant les formes plus sobres. Harold Nicolson développa un grand sens de la conception de jardins, aidé en cela par un ami du couple, Sir Edwin Lutyens (l’architecte, ami de Nathaniel Lloyd, qui contribua à sauver Great Dixter).

Les bâtiments de Sissinghurst Castle furent sauvés par l’architecte Albert Reginald Powys, secrétaire de la Société pour la Préservation des Bâtiments Anciens. C’est lui qui rendit Sissinghurst habitable et conçut également quelques murs entourant les jardins. La conception des jardins progressa rapidement et lorsqu’éclata la seconde guerre mondiale, en dehors du célèbre « White Garden » et du « Thyme Lawn », toutes les formes étaient bien en place.

Sissinghurst Gardens est le bel exemple d’une étroite collaboration entre deux personnalités exceptionnelles et reflètent bien le côté apollinien bien ordonné des dessins d’Harold ainsi que la nature plus dionysiaque et exubérante de Vita. Cependant, ce jugement n’est pas restrictif car Harold Nicolson ne ménageait pas ses suggestions créatives pleines d’imagination et d’originalité, parfois rejetées par Vita en faveur de quelque chose de plus simple.

A travers les jardins séparés de haies d’ifs taillés, au détour d’un massif, se tiennent quelques statues choisies avec soin pour le lieu, des vases et urnes apportant une touche du passé. Une très belle promenade le long des deux douves subsistantes, emmènent le visiteur vers les lacs et pour qui en a l’envie, la promenade se poursuit bien au-delà dans les bois.

Sissinghurst est partagés en « garden rooms » dont les deux plus importantes, et plus célèbres, sont le « White Garden » et le « Rose Garden », mais que le visiteur ne restreigne surtout pas sa curiosité car toute la propriété vaut non seulement le détour, mais permet aussi d’y passer de nombreuses heures non seulement à se balader mais aussi à s’asseoir et rêver. Moi, à Sissinghurst, je m’y sentais comme Alice au Pays des Merveilles, m’attendant à chaque instant à voir surgir le Lapin Blanc ou le jeu des cartes-valets de la Reine de Cœur pour m’inviter à une partie de croquet !

Pour plus de détails sur ces jardins enchanteurs, lire le superbe ouvrage édité par le National Trust, qui gère désormais le domaine : « Gardening at Sissinghurst », écrit par Tony Lord.

Mais il faut aussi visiter le site www.nationaltrust.or.uk où un diaporama propose une bien jolie visite virtuelle.