Les Bienveillantes de Jonathan Littell

Les Bienveillantes

Le dimanche 3 juin 2007 par channe01

J’ai fermé le livre. Je me suis sentie vide. Essorée. Pleine d’horreur. La peur au ventre. En grisaille et dans l’impossibilité de prendre un autre livre, de me plonger dans une autre lecture. « Les bienveillantes » m’ont essorée, déchirée, pliée, cassée, froissée, abimée. J’ai failli arrêter la lecture à de nombreuses reprises.

Mais la dédicace « pour les morts » était présente, obsédante. Pour ces morts, c’était bien la moindre des choses que je lise jusqu’au bout... Que je fasse ce geste de mémoire, le décompte des horreurs, des obéissances serviles...

10 jours entre parenthèse avec « Les bienveillantes ». 10 jours c’est si peu. Et ça m’a semblé si long. Vouloir fermer les yeux et ne pas pouvoir. Vouloir oublier et ne pas pouvoir. Le livre, pesant dans les mains. Les mots pesant sur le cœur.

Entendre les actualités, celles d’aujourd’hui et se dire, comment échapper à une nouvelle horreur.... Comment désapprendre à obéir aveuglément ? Comment recevoir les informations pour qu’elles ne soient pas de la propagande ? Comment faire le tri dans cette saturation d’informations pour que cela ne revienne plus jamais. Car l’horreur vient si facilement au pouvoir. Pour le bien de tous, on en sacrifie quelques uns... Pour le bien de tous, on envisage le pire. On compte, on décompte, on gère les humains comme une marchandise.

N’est ce pas ce que l’on fait aussi de nos jours, on gère les humains. On gère les catastrophes, on gère l’humanitaire. On gère les crises. Il y a la colonne des investissements, des bénéfices, les pertes et profits. Et là, le système est poussé jusqu’aux delà de l’absurde. Le personnage, pour lequel on n’a aucune empathie, suit son plan de carrière. Il applique la loi selon les critères en vigueur. Il ne remet rien en question ou pas longtemps. Il faut bien suivre la loi.

Bien sûr, il aime mieux ne pas participer de trop près. Mais il raisonne. Tous sont coupables. Mais il ne fait que son travail. Il veut le faire bien. Il rationalise. Comment utiliser la marchandise humaine jusqu’à épuisement de la ressource en investissant le moins possible en nourriture et vêtement ?

Au final, tous les humains sont susceptibles de basculer dans l’horreur indicible, d’accomplir l’horreur indicible. C’est ça le drame.

Ce livre que certains remettent en question parce qu’il ne faudrait pas écrire ou faire œuvre de création à partir de la Shoah, ce livre documenté, à tel point qu’on aurait aimé que l’éditeur nous mettent des notes en bas de page, ce livre pourra témoigner que cela a bien existé... Parce que tous n’ont pas envie de lire les travaux des historiens. Et ce n’est pas seulement la Shoah qui est évoquée, c’est toutes la seconde guerre mondiale et ses compromissions qui font que l’horreur peut s’accomplir. De part et d’autre, Hitler et Staline, à qui sera le plus terrible, le plus efficacement terrible...

Je pense que cette œuvre s’inscrit bien dans l’après 11 septembre 2001. Sur nos écrans de télévision, chaque jour, nous avons notre quota d’horreur et nous pourrions devenir insensibles. Là, avec les mots, les mots précis, on se prend en pleine figure, les pages noires et rouges de la deuxième guerre mondiale avec pour conclusion que l’horreur reste toujours dans le domaine du possible... Il me faudra relire ce livre. C’est la raison pour laquelle je vais l’acheter. Le relire, mais autrement. Parce que j’ai perçu plusieurs niveaux de lectures. Mais là, je l’ai pris comme un coup de poing, comme une torchère qui m’a flambée.

Il me faudra le relire, mais en me préparant. Et le documentaire de Lanzmann qui dénigre ce roman, me sera précieux.

Ces deux objets, le livre et le film pouvant témoigner pour après demain, quand personne ne pourra plus dire, j’y étais et j’ai vu. Il faut bien y penser dès maintenant.

Si vous ne pouvez lire ce livre dans son intégralité, il est présenté comme une œuvre musicale, une suite, lisez au moins les 30 pages de la Toccata... Ensuite, c’est à vous de décider...

-  « Les Bienveillantes »
-  de Jonathan Littell
-  Editions Gallimard
-  ISBN : 207078097 X


  • Les Bienveillantes   21 juillet 2008
    moi aussi j’ai été très choqué par ce livre qui nous emmènes au plus profond de l’horreur je souhaitai comprendre ce qui a pu motivé de tels monstruosités mais je n’ai trouvé aucune réponse . maintenant ce livre m’a quand même appris une chose on comprendra jamais ce qui c’est vraiment passé dans la tête de ces hommes sinon il n’y aurait plus de guerre et de cruauté nul part.
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  • Les Bienveillantes   15 juillet 2008, par philippe

    Je me demandais comment faire partager mon ressenti sur ce livre, tant est que ça puisse être possible... channe01 l’a fait.

    Je suis également épuisé, et profondemment troublé, la logique du bouquin est tellement implacable du côté de Max, et c est tellement aux antipodes de mes idées.

    En tout cas, quoi qu’il en soit, il y a de vrai beaux moments de littérature dans cette oeuvre, j en ai marqué les pages.

    Et moi aussi, je vais le relire ce livre, avec un peu plus de détachement.


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  • Les Bienveillantes : un texte exigeant  10 mai 2008, par

    Le temps passe et les lectures approfondies du roman de J. Littell relativisent les commentaires d’Edouard Husson et de Michel Terestchenko. Jean Solchany pour la recherche historique et Florence Mercier-Leca pour la littérature , et quelques autres , de plus en plus nombreux, ne considèrent plus « Les Bienveillantes » comme un canular . Sans reprendre les propos hyperboliques de certains ( Georges Nivat , Pierre Nora et bien d’autres ) ceux qui ont lu et relu le livre énonce les qualités de cet événement littéraire. Jamais en 60 ans , une oeuvre artistique n’a pu rendre sur ce sujet ( l’apocalypse européenne pendant la seconde guerre mondiale ) , à ce niveau d’incandescence , l’effet de Réel qui émerge de cette narration. Comme le dit Solchany c’est un roman qui réussit là où le cinéma n’a jusqu’à aujourd’hui pas totalement convaincu. Peu d’oeuvres littéraires ont contribué de manière aussi efficace au « devoir de mémoire ». La fiction , le témoignage et le livre scientifique constituent 3 approches différentes et non concurrentes du nazisme et de l’extermination des juifs. Certains lecteurs ne semblent pas prêts à reconnaître la légitimité de la démarche fictionnelle, alors que cette dernière jouera à l’avenir un rôle croissant dans la prise de conscience de la monstruosité du nazisme.

    L’intervention des intellectuels dans le débat critique est indispensable, mais il y a des limites à l’expertise historienne. S’exprimer sur le rapport à la vérité lorsqu’il s’agit de littérature( ou de cinéma ) présuppose une grande prudence.Les historiens ne doivent pas ruiner leur crédit en souscrivant à un fondamentalisme hypercritique qui conduit à assassiner un roman qui ne mérite pas un tel traitement. « Les Bienveillantes » apparaissent comme un texte exigeant. Il sollicite diverses compétences du lecteur et pas seulement culturelles.


    Les Bienveillantes : analyse structurale
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  • Les Bienveillantes   20 avril 2008, par renard
    Bonjour, Que c’est parfois dur de poursuivre la lecture mais aprés l’Archipel du Goulag et le livre noir du communisme, je ne pensais pa sretrouver autant de cruauté... ! Quel travail formidable pour rassembler autant de détails morbides. Merci et bravo à l’auteur
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  • Les Bienveillantes   19 avril 2008, par marlain
    j’ai commencé le livre.., mais je n’ai pu aller au delà de l’arrivée du "héro"en urss -bien sûr dans la même situation, nombre d’entre nous pensent qu’ils n’auraient accepter de faire ....Il nous faudrait apprendre à résister à toute dérive......c’est ce que j’espére encore un peu...c’est pourquoi je trouve ce livre particulièrement dangereux- le fait de banaliser la mise en place d’une solution finale ne peut avoir eu lieu qu’avec la complicité de tous....même infime aujourd’hui,(média..sondages....jeux tv jeux vidéo..) banalisent les relations d’agressivité quotidiens...alors une situation décrite dans ce livre peut parfaîtement se reproduire — très très sombre ..je n’irai pas plus loin dans ma lecture..je connaissais déjà les mécanismes qui sont en jeu - j’espérais une explication plus scientifique - comme une soudaine folie - mais non rien que la folie ordinaire de gens très ordinaires - martine
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  • Les Bienveillantes   10 avril 2008
    Les mots allemands à chaque ligne sont un peu gênants mais on peut aisément se laisser porter par la lecture sans trop y faire attention. On ne lit pas un livre pour tout comprendre à mon avis, chacun y trouve ce qu’il veut bien y trouver. Pour ma part, j’aime me sentir dominé par le livre, sentir que c’est l’auteur qui nous emmène dans un univers et on en prend plein la tronche ici. J’aime bien l’idée exprimée que le plus dangereux, c’est les gens normaux, la majorité, ceux qui doutent peu de ce qu’ils font et pensent. C’est un peu comme le test sur l’obéissance de Stanley Milgram. Les trois quarts des gens ont l’arrogance de dire qu’ils se seraient rebellé ! quelle foutaise ! On est tous des petits exécutants en puissance et on y peut peu ! Vive le cynisme ambiant, on a plus que ça quand on a 20 ans en 2008 ! A l’amour !
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  • Les Bienveillantes   4 avril 2008, par Lucie

    je suis une jeune lycéenne, et j’ai découvert ce livre car ma classe a participé au Prix Goncourt des Lycéens l’année dernière, où était nommé cet ennorme pavé, qui nous a tous un peu effrayés, même les gros lecteurs de la classe (dont je faisais partie).

    Je n’ai pourtant pas pu finir ce livre ; je n’ai d’ailleurs pas du dépasser les 200 pages ou quelque chose comme ça. Quelques camarades m’avaient prévenus (quatre ou cinq élèves en tout avaient tenté la lecture sur trente-trois élèves, et seulement deux ont du finir le livre) que la lecture n’était pas simple et qu’ils avaient sauté beaucoup de pages avant de le finir ou d’abandonner. J’ai effectivement trouvé la lecture très laborieuse avec tous ces noms allemands à chaque lignes, ces longues phrases et toute cette violence. Ce livre a été largement boycotté par les lycéens de France je crois, et je les comprends. comment voulez-vous que de jeunes gens de 15 à 18 ans soient intéressés par la lecture de pavés tels que celui-ci ? maintenant, les livres,ce sont surtout des BD, des mangas, de la SF ou de l’Héroic Fantasy ; les références vont de Naruto, pour les mangas, à J.R.R. Tolkien, J.K. Rowling ou encore Christopher Paolini pour la Fantasy. et vu les livres que l’on nous donne à lire en français (Zola, Stendhal et autres Montesquieu), je ne vois vraiment pas pourquoi changer... en effet, pourquoi préférer des pavés illisibles, où on comprend un mot sur deux et ennuyeux au possible ; alors que l’on a des livres pleins de dessins et de bulles, tellement plus rapides et pratiques à lire, ou encore des livres où les rebondissements pleuvent, les peuples et légendes nous transportent vers un imaginaire si plaisant que lire 600 pages devient simplissime, et arrivés à la fin on ne demande qu’une chose : recommencer ?

    Tout ça pour dire que les Bienveillantes, je n’ai pas aimé du tout et que si je dois le relire, cela ne se fera pas avant un bon demi-siècle, et seulement par obligation je crois, étant donné que j’en garderais probalement un très mauvais souvenir, comme la plupart de mes camarades...


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    • Les Bienveillantes  14 avril 2008, par astres59

      bonjour !

      ce livre parle de la seconde guerre mondiale et cela du cote des bourreaux nazis !

      je vais le lire ! il a l air d etre plus intéressant que les mangas etc !!

      savoir son histoire est important ! cela concerne aussi l avenir !

      cela nous permet aussi de le comprendre ! cet avenir !!


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    • Les Bienveillantes  16 juin 2008, par Olivier
      Certes, ce n’est pas un livre facile a lire, surtout pour des adolescents. Mais ca vaut la peine d’essayer. C’est une oeuvre inoubliable, monumentale. Olivier
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  • Les Bienveillantes   16 mars 2008, par Lyonel Baum
    Ce livre apocalyptique de Jonathan Littell sera lu et relu avant d’en trouver toutes les significations . Le pacte de lecture pervers que représente Toccata est tout à fait passionnant mais plus encore cet effet d’entrainement, qui conduit le lecteur qui s’accroche, à réaliser malgré lui cette identification à Max Aue. On ne peut au départ souscrire à ce pacte. La lecture du livre engendre un syndrome de Stockholm.Le lecteur est noyé dans la masse archivistique et va s’égarer avec Max Aue dans des zones grises. L’obscénité et l’inceste sont des métaphores du nazisme (la nazisme a transformé le romantisme allemand , le Lebensborn est une forme d’inceste : restons entre-nous aryens ). Un grand livre où l’intertextualité, les citations, les parodies , les gags , la prolifération des signifiants historiques , géographiques, allemands , russes, forment un objet littéraire qui est vraiment un événement dans la littérature.
    Les Bienveillantes : analyse structurale
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    • Les Bienveillantes  16 juin 2008, par Olivier
      Bien vu, belle analyse. Ce qui m’a mis le plus mal a l’aise dans cette oeuvre, c’est qu’apres plusieurs centaines de pages, on ne peut eviter de s’identifier plus ou moins au narrateur : officier SS, bourreau, assassin insensible et pourtant a l’origine, c’est monsieur tout le monde. Le plus effrayant, c’est de se dire que dans des circonstances historiques similaires, on aurait pu etre a sa place.
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  • Les Bienveillantes   3 janvier 2008, par Paul
    Bullshit. The book is an absolute failure. A good history book will do : no need to get into this badly edited stew of data and failed prose.
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    • Les Bienveillantes  2 mars 2008, par
      Poor little chicken !... keep on reading Walt Disney, this book is not intented for guys like you. Les Bienveillantes is one of the ten best novels of the last fifty years. You did not like it ? who cares !
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    • Les Bienveillantes  16 juin 2008, par Olivier
      Have you read the book in French ? I don’t remember it has been translated in English yet...
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  • Les Bienveillantes   27 décembre 2007, par autrichon gris

    Une somme incroyable sur une des périodes les plus troubles de l’Histoire, un style que je n’avais pas retrouvé dans la littérature française depuis "le voyage au bout de la nuit", une descente dans les tréfonds du cerveau qui croise en parmanence l’obsession sexuelle du héros, quelque part entre Calaferte et Musil (oui, je sais j’y vais pas avec le dos de la main morte...), ce livre d’une violence inouie m’a cloué, vidé, assommé, laissé pantois. Un chef-d’oeuvre, choquant à l’extrême.

    Autrichon gris


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  • Les Bienveillantes   13 décembre 2007, par fbmarin
    heureusement qu’il a eu un prix, sinon personne n’aurait ouvert cette chose. Jamais je n’avais lu quelque chose (sic) comme cela ( je peux me vanter d’être une des rare à l’avoir lu jusqu’au bout, mais en sautant des paragraphes, voire des chapitres), et du point de vue du contenu cynique, monstrueux et froid à souhait, j’espère qu’il n’y en aura pas d’autre ! et du point de vue de la forme : une écriture a-lingue où les tournures ne choisissent pas entre le français, l’allemand, et l’anglais. Trouvez quelqu’un qui vous le prête, il le fera volontiers, il y a un coté pestiféré dans la chose qui fait qu’on est content de s’en débarrasser provisoirement, et tapez vous les 100 premières pages pour voir ? C’est une expérience. Et si vous voulez pire, si vous supportez, allez voir du coté de la page 600. .. avec un mouchoir. Plus, ce n’est pas utile. Posté sur http://lesbouquinsdemaman.free.fr/dotclear/
    Les bouquins de maman
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    • Les Bienveillantes  30 décembre 2007
      Pourquoi dîtes vous que vous êtes l’une des rares personnes à avoir lu ce livre jusqu’au bout. Prenez-vous les autres pour des imbéciles ? D’ailleurs vous confessez que vous sautiez des paragraphes ou des chapitres complets. Comment pouvez-vous, esprit étriqué, porter un jugement sur ce livre
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  • Les Bienveillantes   29 octobre 2007, par Henri-Dominique Paratte

    J’ai fini par lire le roman de Jonathan Littell, et j’en ressors avec des sentiments très mélangés.

    Je suis, tout d’abord, frappé par le fait que ce volume, qui a été célébré comme offrant sur des faits de la Seconde Guerre Mondiale "le point de vue des bourreaux" est en réalité un livre avant tout très littéraire, et très artistique sir l’on ajoute la structure et les références musicales. De la "Toccata" qui est en fait une variation sur le Testament de François Villon à la fin lyrique sur "les bienveillantes" qui permettent au narrateur d’échapper doublement à la mort (par les Russes, et par la justice allemande), les références littéraires surabondent. Ce juriste associé aux bourreaux des Einsatzkommandos puis aux services d’Himmler (après un passage par Stalingrad) passe autant de temps à nous parler de Lermontov et des questions linguistiques dans le Caucase , sans parler des poètes anglais, de l’équipe de "Je suis partout", de la tragédie grecque, etc... Roman beaucoup plus littéraire que je ne m’y serais attendu, donc. Roman de structure littéraire aussi : la gémellité, l’inceste, les rêves, les visions, le "trou pinéal", usage de la musique, tout cela tombe dans la thématique au croisement de la littérature et du mythe. Lourdement parfois. Le roman ne se veut-il pas, d’ailleurs, une variation sur les Euménides et la tragédie oedipienne, le meurtre du beau-pére et de la mère, l’amour maudit avec la soeur ? Lourd, lourd, archi-lourd, cette actualisation du mythe...

    La lourdeur est cependant redoutable lorsqu’on nous décrit par le menu toutes les structures hiérarchiques, etc...L’accumulation de détails, parfois sûrs, parfois plus douteux, est telle que cela nuit largement à la lecture. Même si, pour les visites des camps, l’auteur/narrateur nous fait grâce de répétitions (se contentant de nous dire que les historiens nous en diront plus), Littell a, de toute évidence, voulu compenser le fait de ne pas avoir vécu la période, et donc de ne pas porter de témoignage direct, par une suraccumulation de documentation, mais qui frise l’avalanche à de nombreux moments, sans que cela n’ajoute vraiment à une impression de "vécu", ni même de vraisemblable.

    L’auteur a, sans doute, du style (il n’y a dans le volume que deux anglicismes et une faute de syntaxe), mais on peut se demander dans quelle mesure les multiples scènes de sexualité "alternative", incestueuse, homosexuelle, masturbatoire et fantasmatique, ne sont pas "plaquées" sur la structure romanesque sans que les raisons ne semblent trop bonnes. Le jeu sur la gémellité devient lourd, les scènes masturbatoires sont franchement longuettes, les fantasmes ("je visionne ma soeur nue dans le château vide avec un bois dans le cul", etc...) tombent finalement à plat à force de longueur, tout comme l’accumulation de détails ou pseudo-détails historiques.

    Peut-on vraiment croire à ce personnage de narrateur-philosophe-juriste qui vend de la dentelle (sans doute s’y est-il préparé en pensant au "con" de "Frau Hoëss" alors qu’il visite Auschwitz et se souvient qu’elle a reçu des culottes de dentelle du "Canada", dans lequel de jolies Juives ont dû mettre leur "con" maintenant parti en fumée) après avoir assumé l’identité du policier qui visait à le confondre (jusqu’à la dernière minute, dans Berlin en ruines) pour le meurtre de sa mère et de son beau père, qu’en bon Oedipe il a évidemment commis même si le jeu des juridictions et la protection de Himmler (cet apôtre de justice bien connu) lui a garanti de ne pas être arrêté. Sans doute ce personnage qui ne cesse de philosopher, parfois interminablement (et sans grande vraisemblance : c’est souvent plutôt de la réflexion d’auteur que de la vraisemblance au regard du narrateur), éprouve-t-il une jouissance profonde à collaborer au massacre d’êtres humains identifiés par leur circoncision...en étant lui-même circoncis.

    On pourrait continuer, mais je ressors de cette lecture, que je voulais faire depuis longtemps (j’ai fini par acheter le roman au Salon du Livre de Dartmouth, en Nouvelle-Écosse) pour avoir beaucoup lu sur l’époque et le cadre du roman, avec le sentiment que ce roman est beaucoup, beaucoup trop long, trop mythologico-littéraire par moments (longs, longs moments..., car Littell n’est jamais capable de faire court), et que, curieusement, ce roman écrit par un narrateur allemand et un écrivain américain écrivant en français est en fait un roman de facture plus américaine que française par sa volonté de "pluralité" (scènes historiques multiples, lieux, événements), mais trop française par son utilisation de l’interminable, et souvent peu inspiré, monologue.

    Les moments les plus intenses que j’en retire, personnellement, sont quelques scènes (mais quelques scènes seulement) recréant les massacres des commandos, mais surtout des scènes descriptives, dont on sent souvent que Littell les a expérimentées "de première main", et son style est assez évocateur pour nous les faire partager.

    Bref, un roman ambitieux, qui n’est pas dénué d’intérêt, mais qui est loin de rejoindre les meilleurs romans inspirés par la Seconde Guerre Mondiale (Vonnegut, Burroughs, etc...) et malheureusement loin d’égaler les grandes fresques historico-romanesques (le Docteur Jivago, Guerre et Paix), en grande partie à cause d’une ambition un peu démesurée qui aboutit surtout à une très grande, très pénible lourdeur. Si la neige occupe dans le roman une certaine place, je dirais que ce roman me fait précisément penser à une route enneigée : il faut le négocier avec un chasse-neige.


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    • Les Bienveillantes  2 novembre 2007
      Moi aussi j’ai finalement lu ce livre... et je conseille a ceux qui cherchent de la litterature de guerre de lire theodor plievier sur stalingrad, ou la tragedie et l’horreur sont décrit avec beaucoup plus de force. D’un point de vu militaire, la somme de travail de recherche n’est pas si fantastique que cela.
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    • Les Bienveillantes  21 janvier 2008, par VALLON Jean-Paul
      Je viens à mon tour de finir cet énorme "pavé". Pour un premier roman, c’est monumental... Je ne vais pas reprendre les excellentes critiques ci-dessus. En ce qui me concerne j’ai été un peu gêné par le fait qu’il n’y ait pas une ligne sans terme allemand ou sygle obligeant à aller consulter le lexique. J’ai trouvé un petit peu déplacé la présence récurente des deux Dupont-Dupond, policiers se prenant quelque part pour le héro de "La nuit des généraux". En conclusion, je pense qu’il faut avoir le courage de lire ce bouquin... Jean-Paul VALLON
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