Le Monde connu de Edward P. Jones

Lecture difficile réclamant un engagement...

Le Monde connu

Le samedi 4 mars 2006 par channe01

Comme quoi lire, ça demande parfois un effort, un engagement de soi... J’ai failli laisser tomber ce livre à deux ou trois reprises. L’écriture me rebutait. L’effort qu’elle me demandait. Pourquoi ? Le parti pris de restituer le langage des esclaves en traduction française mais au plus près d’un parler mixte entre deux langues. Et puis les ruptures de narration. Le temps de prendre le rythme et j’étais accrochée. Même si c’était difficile, je ne pouvais plus laisser mes personnages en abandon. J’avais fais connaissance et je voulais les accompagner.

Le fil conducteur du roman, c’est Moïse, un esclave noir dans les années précédant la guerre de sécession. De propriétaire en propriétaire, Moïse appartient désormais à un autre noir affranchi. Et là, il ne comprend pas. Cette histoire, c’est comme une courtepointe américaine en patchwork. Des bouts de tissu sont cousus à côté d’autres bouts de tissus. Certaines couleurs se marient, dessinent un motif, d’autres s’ignorent tant les couleurs s’opposent. Et puis la courtepointe se transmet de génération en génération, il y a des déchirures, on la reprise, on ajoute des bouts de tissus moins usés. Les couleurs ressortent... Et c’est reparti pour un nouveau dessin. De fil en aiguille, d’autres histoires s’ajoutent à la chaîne. La trame se déroule du passé au futur et puis retour au présent. Peu à peu, un paysage se dessine, la condition d’être humain, propriété ou propriétaire d’un autre se dévide sur une toile colorée de tissu, d’usures variées de bouts de vie. C’est l’impression ressentie tout le temps que j’ai lu ce livre.

Et au final, c’était bien ça. Lisez-le, vous aurez la surprise.

Ce patchwork nous dit l’esclavage, la perte de soi, la perte d’identité, la quête d’identité, la frustration permanente de ne pas être maître de soi. Et pour ceux qui se sont affranchis, jusqu’à quel point de rupture peuvent-ils s’insérer dans cette société qui les ignore sinon pour leur productivité.

C’est à lire. C’est dense, intense.

Cela donne à comprendre que l’esclavage est un crime qui ne peut se laisser oublier tant les traces sont encore vives dans les vies d’aujourd’hui. Il faudra beaucoup de temps pour repriser les plaies de ce patchwork, pour que les tissus s’avivent en couleurs égales aux autres, tissant un motif commun de par leurs contrastes.

-  Edward P. Jones
-  « Le monde connu »
-  Editions Albin Michel
-  ISBN/2226167293