La rose pourpre et le lys de Michel Faber

The Crimson Petal and the White

La rose pourpre et le lys

Le dimanche 4 décembre 2005 par Sheherazade

Sugar, ravissante rousse, dix huit ans, prostituée. Dans le Londres de dix-neuvième siècle, aux esprits aussi guindés que les robes des dames, elle n’a aucun complexe dans l’exercice de son métier, cependant elle espère, elle veut de toutes ses forces une meilleure vie. Dans le misérable quartier de taudis où elle exerce le plus vieux métier du monde, à côté des mendiants, blanchisseuses et autres damnés de la terre.

Sugar n’a nullement l’intention de rester au bas de l’échelle où elle est née, n’ayant connu d’autre existence que la violence physique et morale, le dénuement, la faim ; elle ne ressemble guère à ses compagnes d’infortune, elle sait lire et même écrire assez joliment. La nuit, lorsqu’elle est seule, elle en profite pour jeter ses frustrations sur un vilain papier bon marché.

Sa vie eût-elle été plus simple si elle avait choisi l’autre chemin classique des jeunes femmes pauvres, à savoir le travail en atelier ou en usine plutôt que d’être l’une des meilleures prostituées du bordel de la redoutable Mrs. Castaway (un nom approprié pour cette laissée pour compte de la bonne société) ? Mais Sugar (surnom qu’elle mérite par son goût des douceurs) est bien déterminée à gagner sa place au soleil et à franchir les échelons de la société londonienne.

Elle fascine le parfumeur William Rackham à tel point qu’il la veut pour lui seul, parvenant à l’arracher à la tenancière du bordel pourtant bien décidée à conserver l’une de ses meilleures travailleuses. Sugar perd donc sa liberté au profit de la sécurité matérielle ; elle est désormais installée dans l’un des beaux quartiers de Londres. Rackham est marié Agnès, une femme bien de son époque, manipulant son époux, la manipulation semblant être la seule arme à laquelle recourraient les femmes de la société victorienne ; elle va peu à peu sombrer dans la folie. La vie de Sugar, d’Agnes, de William ne sont pas les seules que l’on partage au fil des pages, on y rencontre Henry, le frère de William, un homme rigide, à l’âme tourmentée, qui aime une femme désireuse de sauver les prostituées.

Résumer «  The Crimson Petal and the White  » est une gageure, car il correspond à la fois à tous les genres et à aucun. L’histoire s’étend sur plusieurs années, le lecteur partage les hauts et les bas des protagonistes, l’histoire en englobe plusieurs.

Le titre est une métaphore sur les deux principales héroïnes : « the crimson petal » étant la jeune prostituée, « the white » étant l’épouse virginale du parfumeur.

Bien que situé dans le 19ème siècle, ce roman écrit avec les mots et l’esprit libre du 21ème siècle, est une fresque somptueuse. Malgré les presque mille pages qui la constituent, jamais cette histoire n’est ennuyeuse.

L’auteur Michel Faber est un Zola moderne qui n’a pas peur des mots, il ne nous épargne guère les détails de la vie au bordel de sa petite marchande d’amour, sans jamais tomber dans la pornographie et il est évident qu’il nourrit une tendresse particulière pour son héroïne. Il nous offre un très beau combat d’une jeune femme née dans la misère, ayant honte de ses origines, déterminée à améliorer son existence, dans un récit qui n’est absolument pas misérabiliste.

C’est du Dickens ou du Thomas Hardy, la crudité du vocabulaire moderne en plus, c’est un magnifique morceau de littérature, à lire lentement, un peu comme « Pillars of the Earth » de Ken Follett.

Faber nous offre une pléthore de détails sur la vie londonienne, les costumes, les règles et les carcans rigides de la société victorienne, les dîners, les codes des classes, la place des femmes dans la société, l’attitude hypocrite de cette société face à la sexualité, un peu comme Anne Perry mais avec la verdeur des mots en plus. Pas à dire, le 19ème siècle fascine les écrivains et les lecteurs de notre tempstemps ; en ce qui me concerne, chaque roman évoquant le dix-neuvième me fait apprécier d’être née après la seconde guerre mondiale.

« The Crimson Petal and the White » est un roman à la fois provocateur, très littéraire et profondément moderne malgré l’époque où il se situe ; il absorbe le lecteur dès les premières lignes, impossible d’échapper au livre une fois qu’il est commencé, on est déçu lorsque la dernière page est tournée, plutôt frustré car la fin est surprenante. Sachez cependant que si vous aimez les personnages sympathiques, les fins bien propres et nettes, ne lisez pas ce roman, il ne correspond à aucun de ces clichés.

Michel Faber, qui vit en Ecosse, aurait mis presque vingt ans à peaufiner son roman-fleuve, que n’aurait pas désavouer Dumas père. Faber est né aux Pays-Bas et a passé sa jeunesse en Australie au sein d’une famille qui bougeait beaucoup. Il détestait tout à l’école, sauf apprendre, heureusement pour lui d’ailleurs ! ses copains n’appréciaient guère son côté un peu intello et pour lui la littérature devint son seul refuge, un lieu où l’on peut provoquer sans que cela ne tourne nécessairement en bagarre.

Il poursuivra ses études à l’Université de Melboune et ensuite pratiquera divers petits boulots, pour ensuite passer quelques semaines en Angleterre. C’est durant ce séjour qu’il écumera Londres et ses quartiers ; il paraît qu’il dormait même dans les parcs de la ville afin de bien s’imprégner de son ambiance. C’est ainsi que lui est venue l’idée du livre « The Crimson Petal and the White ».

Revenu en Australie, son roman est en chantier avec des centaines de feuillets pleins de ratures, recouverts d’une écriture noire et serrée, la gouache blanche ayant remplacé le correcteur tipp-ex là lorsqu’il en manquait. Puis Faber a quitté les antipodes et est venu s’installer en Ecosse où un petit éditeur local a eu la main heureuse en décidant de publier ses livres : un recueil de nouvelles et trois romans.

« The Crimson Petal and The White » fait l’objet paraît-il d’une adaptation cinématographique, tout en poursuivant une carrière internationale depuis sa traduction en plusieurs langues.

Afin de rendre son roman le plus vrai possible, Faber a compulsé de nombreux ouvrages, notamment ceux consacrés aux maladies vénériennes, à l’histoire de la prostitution, des encyclopédies destinées aux parfumeurs. Il a aussi été inspiré par les images et les peintures de l’époque.