La rêveuse d’Ostende de Eric-Emmanuel Schmitt

La rêveuse d’Ostende

Le vendredi 21 mars 2008 par Sheherazade

Cinq nouvelles, cinq portraits, tantôt émouvants, tantôt acerbes, tantôt amusants, de personnages que l’on croise quotidiennement et qui, sous la plume de ce merveilleux conteur qu’est Eric-Emmanuel Schmitt, prennent une dimension on ne peut moins quotidienne dans laquelle le rêve et l’imagination prennent une large part.

La première nouvelle, « La rêveuse d’Ostende » qui donne son titre au recueil, est un bien joli conte de fées avec un prince et une bergère, un portrait de femme qui a aimé « d’un amour essentiel, dont on ne se remet pas ». Elle est désormais clouée dans une chaise roulante, soignée avec gentillesse par sa nièce et accueille l’auteur dans sa maison, alors qu’il est venu se remettre d’une histoire d’amour fini. Un jour, elle le juge signe d’écouter son histoire. Où commence la mythe, où se termine la vérité dans cette surprenante histoire qu’est la vie d’Emma van A ? Pour la nièce, la tante prend ses rêves pour des réalités, pour le visiteur l’histoire résonne avec tous les accents d’une vérité mélancolique, même enjolivée. La fin d’Emma, comme celle de son histoire, le surprendra. Et puis, l’auteur parle si joliment de la côté belge, saccagée par les promoteurs, et pourtant si belle lorsque les vacanciers en sont absents.

Avec «  Crime Parfait », Schmitt nous fait pénétrer dans les remous d’une âme jusque là paisible, convaincue de l’amour de son époux et où le doute s’est inséré un jour. Une nouvelle digne d’un « roman noir » à la William Irish, aussi sombre et dramatique que ce dernier pouvait l’écrire.

« La guérison » est la très jolie histoire d’une jeune infirmièe qui pense qu’elle est laide, jusqu’à ce que l’un des malades qu’elle soigne, rendu aveugle par un accident grave ayant endommagé la colonne vertébrale, commence à lui faire comprendre qu’on n’est pas laid parce qu’on n’est pas maigre. Il va lui faire prendre conscience de son corps, de sa sensualité. Cette improbable rencontre des corps et des âmes va donner à Stéphanie la confiance en elle qu’elle n’a jamais eue. Cette nouvelle est un véritable petit bijou de tendresse et une ode aux femmes un peu rondes qui ne se sentent pas belles parce que pas maigres.

Dans «  Les Mauvaises Lectures », un professeur d’université totalement adversaire à tout ouvrage de fiction, ne lisant que de la non-fiction, des ouvrages "utiles" et de référence, découvre alors qu’il est en vacances avec sa cousine, les charmes d’un polar à la Dan Brown. Traitant, comme il se doit, le livre par le mépris devant sa cousine, il devient en réalité totalement accroc à ce bouquin et à celle qui mène l’enquête. Mais il est aussi terrorisé par des bruits et un visiteur mystérieux dans la villa. Bref un presque thriller teinté d’humoir noir et de sarcasme.

«  La femme au bouquet » est la mélancolique aventure d’une dame que chacun connaît à la gare de Zurich, qui attend quelqu’un depuis des années, qui fait partie du décor en quelque sorte depuis le temps qu’elle vient là. Chacun brode autour de celui ou celle que la femme au bouquet attend, jusqu’au jour où paraît la personne en question. Petite nouvelle, très courte, emplie de cette mélancolie que suscite chez moi les trains en partance ou en arrivée.

Je suppose que toutes les lectrices/tous les lecteurs ont connu ce moment où il leur faut fermer un livre parce qu’il est terminé mais n’arrivent pas bien à s’y résoudre tant il leur a plu. En tout cas c’est ce que je ressens à présent que « La rêveuse d’Ostende » a rejoint les rangs des livres lus, à faire découvrir et partager mais qui s’appelle « reviens » parce qu’il s’agit d’un merveilleux cadeau qui me vient de quelqu’un d’une grande gentillesse à qui je dis doublement « merci », et pour le cadeau, et pour le choix du livre.

Je ne le répéterai jamais assez, Eric-Emmanuel Schmitt fait partie des auteurs contemporains que j’aime, je suis réellement un inconditionnelle de cet écrivain dont le est d’une beauté, d’une subtilité qui me fait littéralement vibrer à chaque phrase. On lui reproche sa légèreté, mais bon dieu, qu’est ce que c’est agréable cette légèreté justement, ce monde de tendresse et de gentillesse qu’il décrit avec tant de poésie et d’humour, parfois teinté d’un peu de noir.


  • La rêveuse d’Ostende   23 mars 2008, par Sheherazade
    dans le dernier paragraphe, il manque le mot "style" juste avant "est d’une beauté, etc"
    Répondre à ce message
    • La rêveuse d’Ostende  27 août 2013

      Á OSTENDE

      A Ostende l’onde est un songe, la lumière une vague, l’écume une bière âcre.

      Là-bas les mouettes se lamentent et les hommes ont l’âme lourde, ce qui est hautement réjouissant car à Ostende tout ce qui gémit est béni.

      On vient à Ostende non pour y mourir mais pour voir mourir : dans cette ville en perpétuel automne la mélancolie est un spectacle intime. Les nuées y sont sombres, les âmes brumeuses, les flots lumineux.

      A Ostende au casino face à la mer on joue, on perd, on pleure : on est heureux.

      Dans cette capitale de la nostalgie l’amour est lunaire, la mort intermédiaire, la vie un interminable regret.

      L’existence y est pâle, sereine, quasi funèbre. C’est la chose la plus délicieuse d’Ostende.

      A Ostende il y a plein de vieilles en rouge à lèvres qui traînent leurs secrets d’amour glorieux et désuets : dans la ville flamande une tendre poussière recouvre les coeurs séniles.

      Ostende est une ville égarée entre la mer et les étoiles, figée dans un siècle de naphtaline.

      (Texte de René BARJAVEL 1965)


      Répondre à ce message