La Marquise rouge du château de Gaasbeek

Le samedi 16 avril 2005 par Sheherazade

A quelques dix kilomètres de la nerveuse Bruxelles se trouve le "Pajottenland", un lieu de vallons verts, de vieilles fermes aménagées et de prés aux arbres fruitiers où vaches et moutons paissent en paix ; le lieu est si joli au printemps qu’on le croirait tout droit sorti d’un tableau du peintre flamand, Pieter Breughel.

Ne dit-on pas que tout château se doit d’avoir un fantôme ? A Gaasbeek, le fantôme n’est pas celui de Lamoraal van Egmond, le seigneur protestant de Gaasbeek, décapité en compagnie de son ami de Hornes sur la Grand-Place de Bruxelles, sur ordre du très catholique duc d’Albe durant l’occupation espagnole et la "Révolte des Gueux".

La personnalité du joli fantôme qui hante Gaasbeek est encore plus forte que celle d’Egmond ; c’est celui de la dernière châtelaine, Marie Peyrat, marquise Arconati-Visconti qui décida de reconstruire et redécorer le château de 1887 à 1898.

La photographie de Marie se trouve dans ce qui fut la bibliothèque, à côté du portrait de son mari, le marquis Giammartino Arconati-Visconti ; la photo fut prise peu après leur mariage. L’histoire de Marie et Giammartino est très romantique, un peu comme s’ils étaient les Romeo et Juliette du 19ème siècle. En effet, Marie n’était ni riche, ni de noble lignage ; c’était une jeune femme du peuple, sans le sou, socialiste et athée convaincue ; pas étonnant dès lors que le père de Giammartino ne l’acceptât pas comme épouse de son fils !

Marie était le fille d’Alphone Peyrat, un journaliste français, politicien républicain, athée et fondateur du journal "L’Avenir National" à Paris, grand ami de Gambetta. C’est Alphonse Peyra qui écrivait une lettre restée célèbre, dans laquelle figure cette phrase fameuse qui causa pas mal de bruit : "LE CLERGE, VOILA LE VERITABLE ENNEMI". Peyrat, qui fut également sénateur de la Seine et vice-président du sénat français, était l’auteur de nombreux écrits critiques et historiques. Naturellement, Marie fut éduquée selon les principes socialistes et républicains et tout comme son père était une athée convaincue, totalement opposée au clergé, une jeune femme aux idée de gauche luttant farouchement pour l’égalité sociale.

Dans la photo, Marie s’appuie d’un air songeur ; elle est vêtue à la mode du dix-neuvième, avec la robe à "queue de Paris".

Bien que de gauche, Marie accepta d’épouser un noble immensément riche et dépensa un grande partie de sa fortune à la reconstruction de son cher château de Gaasbeek. Marie était, comme tout être humain, une femme aux multiples contradictions, qui offrit au peuple belge l’un de ses plus jolis cadeaux : un charmant château plein d’oeuvres d’art.

Lorsque le visiteur parvient au château par l’allée principale (l’allée Egmond) il peut déjà admirer les tours et le chemin de ronde, entourés d’un fossé d’herbe. L’entrée monumentale aux deux tours rondes fut construite plus tard dans le style néo-renaissance. L’entrée franchie, on se trouve alors dans une charmante cours également d’inspiration renaissance, avec carrés de buis et fleurs, et une jolie fontaine en pierres de France. Les avenues du superbe parc autour du château portent toutes le nom d’un ancien habitant de Gaasbeek.

La "Salle des Cavaliers", créée par Marie Peyrat, s’inspire de celle du château de Pierrefonds en France ; ce château fut restaurer par le célèbre Viollet-le-Duc. C’est pour cela que l’on songe immédiatement au style neo-gothique de Pierre Cuypers, un élève et grand admirateur du célèbre architecte français.

Marie Peyrat, à l’âge de trente ans, devint enfin Marquise Arconati-Visconti : à la mort du père de Giammartino, les deux amoureux purent enfin se marier. Selon la nouvelle petite marquise, lorsqu’elle épousa Giammartino Arconati-Visconti, elle ne possédait rien d’autre qu’une robe et une paire de chaussures. Hélas, ce mariage si longtemps espéré ne dura guère en raison de la santé précaire de Giammartino ; celui-ci mourut après seulement deux ans et deux mois de mariage léguant une immense fortune à son épouse, qui ne se remariera jamais.

Si Marie décida très rapidement de vendre toutes ses propriétés italiennes, elle conserva son charmant Gaasbeek où elle avait tant de chers souvenirs.

La jeune veuve tint un salon politique dont le personnage central fut le radical-socialiste Gambetta. Si la marquise dépensa une véritable fortune à la restauration et reconstruction du château de Gaasbeek, les oeuvres sociales ne furent pas oubliées, elles reçurent des paquets de subsides ; moultes dotations, dons et prix divers furent également créés. La marquise fit don au musée de Louvres de l’entière collection de sculptures en bois (retables, etc) qui sont exposées dans une salle connue sous le nom de "Salle Arconati-Visconti".

Au cours de la première guerre mondiale, la républicaine petite marquise fut impressionnée par l’attitude ferme du roi des Belges, Albert Ier. Elle décida qu’à sa mort à elle, le roi serait le nouveau propriétaire du château ; malheureusement le roi craignit que les frais d’entretien de Gaasbeek pèseraient trop lourd dans la cassette royale et il conseilla à la marquise de l’offrir à l’état belge. Le gouvernement catholique, sous l’influence de Carton du Wiard, un catholique convaincu, refusa d’accepter un cadeau de la part de cette « marquise rouge », une femme de gauche, féministe, et qui plus est, athée convaincue. Il refusa donc le château lui aussi.

Marie, déjà relativement âgée, fut hors d’elle et de rage, menaça d’offrir le château et tous ses trésors à la France. Finalement, le roi intervint et conseilla de faire don du château au peuple belge, ce qui était en définitive le souhait de la marquise, à savoir partager avec le peuple et les gens de toutes classes sociales confondues, les oeuvres d’art du château.

Marie Peyrat mourut en 1923, âgée de 82 ans, et elle est réellement une femme selon mon coeur !

Le château de Gaasbeek est ouvert au public et le visiteur à l’âme un peu romantique peu imaginer qu’au détour d’un escalier ou dans l’une des salles couvertes de magnifiques tapisseries, il rencontrera la jolie marquise.

Inspiré et traduit d’un article en néerlandais, écrit par Madame Thera Coppens et adapté en italien et français par bastet.