L’Âme du Chasseur de Deon Meyer

L’Âme du Chasseur

Le lundi 21 février 2005 par Polarnoir

Troisième roman de Deon Meyer traduit en français, L’Âme du Chasseur confirme, s’il en était encore besoin, qu’on a bien affaire là à un auteur qui pourrait finir par devenir incontournable. Dès le prologue et le premier chapitre (six pages en tout), on est happé par sa puissance évocatrice et on sait déjà qu’on ne lâchera plus ce roman avant d’en avoir avalé le point final, avec cette espèce de mélancolie frustrante que génère l’attente impatiente d’un prochain épisode...

On retrouve donc Thobela Mpayipheli, P’tit, déjà rencontré, effleuré, en tant que complice de Zatopek Van Heerden dans Les Soldats de l’Aube. Il a refait sa vie, remballé son artillerie, et aspire à la tranquillité au coté de sa compagne, Miriam Nzululwazi, et de son fils Pakamile qui s’est pris d’amitié pour cette figure paternelle au grand cœur. Mais la dure réalité refait surface et vient frapper à la porte de cette famille recomposée avec l’arrivée de la fille de Johnny Kleinjes, ancien compagnon du temps de la "lutte", qui vient demander l’aide de Thobela afin de sauver son père, retenu à Lusaka : il lui faudra pour ce faire convoyer jusque là-bas un disque dur renfermant de sombres souvenirs très convoités. S’en suit alors une chasse à l’homme à travers le pays où P’tit Mpayipheli devra se battre autant contre ses anciens démons que contre tous les nouveaux pouvoirs de la démocratie naissante de l’Afrique du Sud.

Deon Meyer aborde de front l’après apartheid et la construction de ce nouveau pays à travers ses services secrets, son armée, ses hommes et femmes de pouvoir, et l’immense difficulté à faire travailler tout ce petit monde dans la même direction : anciens du parti boehr, anciens de l’ANC, devant mettre en commun leurs savoirs, leurs expériences, leurs secrets... et leurs rancœurs... Et lorsqu’il se demande si Thobela arrivera à changer sa vie, n’est-ce pas un peu à son pays que l’auteur pose la question ? Comme à travers ces mots qu’il glisse dans la bouche de Zet, face à Miriam (p.173) : "Je ne crois pas qu’un homme puisse changer fondamentalement, le mieux qu’on puisse faire, c’est de reconnaître la part de bien et de mal qui est en nous. Et de l’accepter. Parce qu’elle existe. Au moins en puissance. On vit dans un monde où le bien est glorifié et le mal méconnu. On peut changer de point de vue. Pas de nature."

Ou encore quelques lignes plus loin : "L’avocate, Beneke, était là elle aussi, elle avait discuté avec Miriam, en anglais, mais le courant ne passait pas, avocate et serveuse, leur couleur, leur culture, et 300 ans d’histoire africaine avaient creusé un gouffre béant que leurs silences gênés ne parvenaient pas à combler".

Reste l’intrigue, le support, cette chasse à l’homme à travers le pays, où on épouse successivement, de manière enchevêtrée, pratiquement comme dans un puzzle, les points de vue des différents protagonistes, Thobela lui-même, le guerrier solitaire, mais aussi Janina Mentz, responsables des services secrets, Allison Healy la journaliste, Tiger Mazibuko le mercenaire, et d’autres encore. La lecture n’en reste pas moins fluide, voire captivante, angoissante même lorsque le rythme s’accélère.

Deon Meyer aime son pays, aime son avenir aux couleurs de l’arc-en-ciel, même si sa construction prend parfois des chemins cahotiques. À ne pas manquer...

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