Des jours et des nuits ou Le Rire de Sara de Gilbert Sinoué

Belle et étrange variation sur le mythe d’Orphée

Des jours et des nuits ou Le Rire de Sara

Le vendredi 10 août 2007 par Sheherazade

Les Celtes disaient que le rêve était le moyen choisi par les habitants de l’Autre Monde pour communiquer avec celui des vivants.

Avec « Des Jours et des Nuits » l’auteur entame un roman qui lui fut paraît-il inspiré par un rêve personnel, où Ishtar la déesse de l’amour le tuait. A suivi alors une analyse jungienne, dont ce livre-ci serait la conséquence directe. Fiction ou réalité que cette raison ? je l’ignore, mais peu importe, c’est le résultat qui compte et ce résultat est troublant et enchanteur.

Ricardo Vacarezza, richissime estanciero argentin dans les années 30, était un homme qui se laissait vivre, attendant avec patience le moment d’épouser sa superbe fiancée, jusqu’à ce qu’il se mette à rêver.

Un rêve brûlant de passion, dans lequel il s’exprime dans une langue étrangère, celui d’une femme qui lui dit qu’elle l’attend au-delà du temps ; ce rêve est aussi celui de sa mort auprès de cette femme magnifique. Il aurait aimé cette inconnue en d’autres temps et d’autres lieux.

Une rencontre avec un indien Yanpa, qui désigne Richardo comme chaman, va continuer à le troubler ainsi qu’un entretien avec un ami médecin, l’entretenant d’une nouvelle branche de la médecine, la psychanalyse qui pourrait l’aider à comprendre ces visions oniriques. Inutile de dire que Ricardo lutte de toutes ses forces pragmatiques pour échapper à cela, mais en vain ; l’obsession est trop forte.

Ricardo, perdant peu à peu ses certitudes et ses repères, rompt ses fiançailles, vend tout, tourne le dos à sa vie confortable et s’engage dans un voyage initiatique, à la recherche de soi et de cette femme aimée en Grèce il y a 3000 ans. Car Ricardo croit désormais dur comme fer que cette femme existe et que s’il la retrouve, ils pourront terminer leur histoire qui fut brutalement interrompue par la mort.

De Buenos Aires jusqu’aux terres brûlées de soleil de la Grèce, de la Pampa d’Argentine aux Cyclades, le lecteur est emporté par les rêves de Ricardo allant au devant de son destin. Bien que je n’aie pas d’emblée été séduite par le personnage de Ricardo, imbu de lui et de ses privilèges, il s’humanise au cours de sa quête et devient moins exaspérant.

A travers les tours et détours empruntés par l’auteur pour amener ses protagonistes à se trouver et se retrouver, le lecteur voyage à travers le temps et l’histoire. Le livre reprend les éléments typiques des contes et légendes : amour et malédiction, ce qui n’exempt d’ailleurs pas le roman de quelques clichés, mais finalement notre vie n’est elle pas faite de ces clichés récurrents ?

Et puis, qu’y a-t-il de plus beau qu’un amour qui défie le temps et l’espace ? Qui de nous n’a pas un jour rêvé d’être Juliette ou Mélusine, Aliénor ou Héloïse ? Ne rêvons nous pas toutes d’inspirer une passion dévorante emportant tout sur son passage tel un ras-de-marée engloutissant tout ce que l’on connaissait jusqu’alors, n’avons-nous pas tous un jour rêver de réincarnation ?

C.G. Jung a démontré l’existence d’un inconscient universel, c’est un peu cela aussi que Gilbert Sinoué a voulu montrer dans son roman, cette très belle odyssée qui nous emmène des terres arides de la pampa jusqu’en Crète.

Il en est de certains écrivains comme d’un délicieux repas, on voudrait s’arrêter mais on ne le peut tellement cela enchante.

Gilbert Sinoué est un merveilleux conteur dont j’aime énormément l’écriture, qui exprime simplement des histoires pas si simples que cela.

Ce récit qui comporte tant d’éléments classiques aux contes - énigmes, talismans, malédiction - ne m’a pas déçue.

De lui, jusqu’à présent, je n’avais lu que « l’Enfant de Bruges » et le polar esotérique « les Silences de Dieu » ; ce dernier ne m’avait pas réellement convaincue, mais par contre « l’Enfant de Bruges » est un livre qui tient toutes ses promesses : à la fois quête personnelle et Histoire qui se mélangent avec panache.