Amadeus de Peter Shaffer

Adaptation française de Pol Quentin

Amadeus

Le lundi 4 décembre 2006 par Sheherazade

Le Théâtre du Parc à Bruxelles termine en beauté l’année Mozart. « Il fait de la banalité des divinités alors que moi des divinités je fais des banalités » Ces paroles prononcées par un Salieri gonflé d’amertume résument à elles seules le duel qui opposa (du moins dans l’imagination de Shaffer) deux des plus prestigieux musiciens du 18ème siècle.

Lorsque le rideau se lève, un Salieri vieillissant s’adresse au public, ces fantômes du futur, pour tenter sinon de se faire comprendre, au moins d’expliquer pourquoi il fut l’assassin de Wolfgang Amadeus Mozart.

Antonio Salieri aimait la musique, qu’il voulait consacrer à Dieu, aussi, tout jeune, passa-t-il un pacte avec ce dernier : s’il pouvait réussir à développer ses dons et devenir un compositeur célèbre, il mènerait une vie chaste toute consacrée à son art. Ce qui advint.

Puis arriva à la cour de l’empereur Joseph II un jeune compositeur, de six ans plus jeune que lui, Wolfgang Amadeus Mozart, le jeune prodige entouré d’une aura quasi divine et c’est là que la jalousie de Salieri va le ronger à un tel point qu’il fera tout pour abattre l’homme-enfant. Car c’est bien cela qu’est Mozart : un enfant dans un corps d’homme, un enfant gâté, petit singe savant montré à travers l’Europe par son père, il est vulgaire à la limite de l’obscénité, prétentieux, n’ayant aucun égard pour personne, coureur de jupons, dépensier à l’extrême, sarcastique à l’égard des autres musiciens qu’il méprise et ne leur cache pas ce mépris.

Petit à petit, de manière subtile et incidieuse, Salieri va faire en sorte que Mozart sombrera dans la déchéance, jusqu’à sa mort que l’italien s’appropriera aussi, afin qu’à tout jamais son nom soit associé à celui de Mozart.

Salieri a donc tué Mozart, parce que Mozart avait du génie et lui pas assez. Salieri deviendra donc bourreau, sinon de la musique du moins de celui qui a du génie alors que lui s’estime médiocre. Dieu fut injuste : il donne à Mozart le débauché le génie de la musique alors qu’à Salieri, le pieux et le studieux il ne donna que le talent.

Mozart restera toute sa vie un enfant gâté, un adolescent attardé, incapable de se prendre en charche à cause de Léopold Mozart, un père abusif, omniprésent, régentant toute la vie de son fils jusque dans les moindres détails et vivant une célébrité factice au travers de la gloire de son fils. Et Salieri deviendra presque aux yeux de Wolfgang un père de substitution, sans savoir que ce dernier complote à sa perte.

Lorsqu’un texte est aussi formidable et excellent que cet « Amadeus » de Peter Shaffer, les comédiens sont sublimes et le public du Théâtre du Parc ne s’y trompe pas ; les applaudissements et les bravos qui fusent après la représentation en témoignent.

Si le comédien Jean-Claude Frison avait interprété le rôle de Salieri dans le film de Milos Forman (sur un scénario de Shaffer et qui obtint l’oscar du meilleur film en 1984), il aurait pu être nominé pour l’oscar de la meilleure interprétation masculine. Il faut le voir par un seul changement de costume et d’intonation se transformer d’un vieillard aux portes de la mort, en un homme plus jeune, compositeur de la cour. Par sa voix qu’il module, il franchit la barrière des années aussi facilement qu’il change de perruque. Il devient rapidement cet Antonio Salieri, envieux, jaloux de ce jeune blanc-bec au génie musical incontestable, alors que lui Salieri n’a reçu que du talent.

Qu’on ne s’y trompe pas, Frison n’est pas le seul à exceller dans la pièce. Olivier Charlet, en Mozart, est formidable lui aussi. Il est à la fois ce sale gosse, grossier, voire scatalogique, vantard, gonflé de l’importance de sa gloire enfantine, amoureux de sa femme mais coureur de jupons, dépensier jusqu’à mettre la vie de sa famille en danger.

Toute la troupe du Parc excelle dans cette pièce ; la sotte Constance Weber est interprétée par Fanny Hanciaux et elle parvient à faire passer la jeune femme pour une véritable gourde. Yves Claessens est un Joseph II bonasse, prêt à écouter les courtisans ou ses compositeurs attitrés, comme Van Swieten, von Strack ou Orsini-Rozenberg interprétés respectivement par Jean-Marie Pétinion, Jean-Henri Compère et Raymond Avenière. Que les autres comédiens m’excusent si je ne les nomme pas tous mais qu’il sache que sans eux la pièce ne serait pas ce qu’elle est.

Costumes et décors de Serge Daems sont comme à l’accoutumée choisis avec soin, sobres mais permettant à chaque fois de bien comprendre où l’on se situe. Une petite estrade au fond de la scène apporte un détail supplémentaire important aux décors, les « Venticelli », ces espions à la solde de Salieri, forment une sorte de chœur antique

A propos de l’auteur :

Peter Shaffer est anglais, mais vit actuellement aux Etats-Unis ; il travailla dans les mines de charbon du Nord durant les dernières années de la deuxième guerre mondiale. Après la fin des conflits il reprit ses études interrompues. Avec son frère jumeau Anthony il écrit le premier de trois romans à énigmes. Son frère Anthony fut connu plus tard en tant qu’auteur de la pièce « Sleuth ».

En 1951 la BBC enregistra la première pièce radiophonique de Peter Shaffer et la même année il fit ses débuts d’auteur pour la chaîne de télévision anglaise ITV. Plusieurs pièces furent diffusées par la BBC-TV. Bien des années plus tard, Shaffer renouera avec ses premières amours en écrivant une nouvelle pièce radiophonique. A côté de son activité dramatique, Shaffer gagne sa vie en travaillant à la New York Public Library ainsi que pour l’éditeur de musique Bosey & Hawkes.

Le premier succès théâtral de Peter Shaffer s’intitulera « Five Finger Exercise » ; la première eut lieu à Londres et lui valu une récompense. L’année suivante, la pièce est présentée à New York où elle remporte une autre récompace. Suivront de multiples pièces, courtes ou non, obtenant des succès variés ; en 1966 « Black Comedy » remporta un immense succès, mais parallèlement d’autres pièces ne reçurent qu’un accueil mitigé.

Dès 1963, Peter Shaffer s’intéressait à l’écriture cinématographique. Il a collaboré avec Peter Brook et a adapté d’autres œuvres célèbres pour le grand écran. Son parcours théâtral se poursuit, avec plus ou moins de succès, puis arrive en 1974, sa pièce « Equus » qui fut jouée plus de mille fois à Londres. L’auteur renoue avec le succès. Les Anglais apprécient « Equus », mais aux Etats-Unis elle dépassa toutes les espérances ; elle obtint de nombreuses récompenses et c’est Shaffer en personne qui se chargera de la scénarisation pour le grand écran.

Le succès fut plus éclatant encore avec son « Amadeus », relatant une étonnante relation entre le génial Mozart et le seulement talentueux Salieri. Ici aussi, comme pour « Equus » la pièce sera jouée plus de mille fois et remporta des récompenses, notamment le « Tony Award » à New York.

L’auteur scénarisera lui-même sa pièce pour Milos Forman et le film remportera l’oscar du meilleur film en 1984. Si l’on prend l’œuvre de Shaffer comme un tout, ainsi que lui-même le reconnaît, on y découvre une réflexion théorique et pratique, une interrogation sur la dichotomie introduite par Nietzsche dans le domaine artistique, à savoir l’opposition entre l’apollonien - intellectuel, rationnel - et le dionysiaque - émotionnel et irrationnel. Peter Shaffer semble pour sa part accorder plus d’importance au second terme. Une chose est certaine, son œuvre marque une étape importante dans l’histoire du théâtre anglais du 20ème siècle.

A propos de Pol Quentin, adaptateur en français de « Amadeus » :

Pol Quentin a été servi par les plus grands metteurs en scène comme Jean Vilar, Jean-Louis Barrault, Raymond Rouleau, Robert Hossein, Roman Polanski et bien d’autres.

Il a aussi été servi par des interprètes aussi prestigieux que Pierre Fresnay, Philippe Noiret, Danielle Darrieux, Gaby Morlay, Jean Marais et les Brasseur père et fils, sans oublier les grandes Maria Casarès et Edwige Feuillère.

Pol Quentin est l’auteur de plusieurs livres et pièces originales telles « Le Château de Kafka », « La Liberté est un dimanche » etc. Parmi ses adaptations on trouve évidemment « Amadeus » de Peter Shaffer, mais aussi « Comme de mal entenu » de Peter Ustinov, « Voyages avec ma tante », d’après Graham Greene, « Cinq souris aveugles » d’Agatha Christie. Parmi les autres auteurs célèbres qu’il a adapté en français on retrouve Somerset Maugham, Terence Rattigan, Alexei Arbuzov, Anton Tchékhov et Eugene O’Neill.

Et finalement quelle est la vérité à propos d’Antonio Salieri, compositeur officiel de la Cour et maître de chant à l’opéra italien ?

Désormais le nom de cet compositeur italien n’est associé à Mozart que pour évoquer sa jalousie et les rumeurs de l’assassinat. Ce vieux débat romantique entre Génie et Médiocrité a été le sujet dans de nombreuses biographies du 19ème. Mais la personnalité de Salieri vaut bien que l’on tente, sinon de rétablir la vérité, au moins de parler de lui en termes plus positifs.

Il n’était guère ce personnage tortueux, mesquin, que décrit Shaffer dans sa pièce. Il n’avait pas non plus fait vœu de chasteté en recevant le don de la création musicale. L’homme était marié et père de huit enfants. Il était effectivement l’aîné de Mozart de six années et était né près de Vérone. Son maître de chant à Venise l’emmènera à Vienne où il rencontre Glück qui le protégera. A la mort de son maître, Gassmann, il est nommé compositeur officiel de la Cour et ne cessera de composer pour la scène, abordant tous les genre, de l’opera buffa à l’opera seria, à la tragédie lyrique à la française et même le singspiel.

Salieri qui présidait la Société des Musiciens avait le choix des programmes ; Mozart était régulièrment invité à y préseter ses œuvres et pourtant il n’avait jamais adhéré à la société. Ce sont les circonstances de l’époque (nobles aux armées, familles retirées sur leurs terres) qui limitèrent les concerts et firent que les moyens d’existence de Mozart se limitèrent.

Salieri n’eut jamais le moindre problème avec Mozart dans le domaine de la musique instrumentale. Lui-même s’était essentiellement consacré à l’opéra et était conscient de l’importance de l’œuvre du jeune génie. Peut-être une rivalité aurait pu exister dans le domaine lyriqu. Les opéras de Salieri étaient joués partout en Europe ; le conflit d’intérêt qui a peut être existé sera l’autorisation de l’empereur de produire « Les Noces de Figaro », contre l’avis du régisseur italien. Cependant celui-ci accepta tout de même que la meilleure cantatrice de la troupe interprètât Susanna.

Salieri alors était devenue la grande personnalité musicale de Vienne, il était Maître de la Chapelle royale et impériale, directeur des concerts de la Société des musiciens ; il dirigeait l’orchestre de la Cour. Süssmayr, élève de Salieri depuis de longues années, sera élève et assistant de Mozart, il achèvera d’ailleurs son magnifique « Requiem ».

Salieri sera présent lors de la création du Requiem et il maintiendra le contact avec Constance Weber, épouse Mozart, il prendra parmi ses élèves et à titre gracieux, le fils cadet de Wolfgang, le jeune Frans-Xavier Mozart.

Tous les témoignages de l’époque attestent de la grande érudition de Salieri ; spécialiste du chant et de la théorie, celui-ci eut de nombres élèves ; il faisait payer cher ceux issus de la noblesse, mais les autres étaient reçus gracieusement. Nous sommes donc loin de l’homme rigide, austère et aigri de la pièce de Peter Shaffer. Parmi les bénéficiaires de la générosité du Kapellemeister, on trouve, en plus du fils de Mozart, Meyerbeer, Liszt, Beethoven et Schubert.