Adieu à Berlin de Christopher Isherwood

Un anglais à Berlin (1930-1933)

Adieu à Berlin

Le mardi 28 décembre 2004 par Feline

« Je suis une caméra braquée, absolument passive, qui enregistre et ne pense pas ». Voilà comment se définit Christopher Isherwood, « Herr Issyvoo » pour sa logeuse berlinoise Frl. Schroeder, auteur du roman et narrateur des quelques récits que comprend l’ouvrage. Dans ce roman, qui inspira le célèbre film « Cabaret » avec Lisa Minelli, le romancier raconte l’installation du nazisme entre 1930 et 1933, année de l’élection d’Hitler, et comment la population allemande y a réagit.

Tout cela vu par les yeux d’un britannique bourgeois, doté d’une bonne éducation classique. Comme son introduction le laisse entendre, il choisit le parti de montrer les faits tels qu’ils se sont déroulés d’une manière objective, sans prendre parti ni juger. Ce qui laisse parfois le lecteur dérouté mais montre finalement un regard totalement externe sur la situation à Berlin dans ces années là. Les sentiments du narrateurs ne sont pas dévoilés, on connaît d’ailleurs très peu ses pensées. Cette construction possède l’avantage de présenter le point de vue des allemands, notamment à travers les paroles de la logeuse de « Christoph » ou des Nowak, pauvre famille ouvrière chez qui le romancier logera. Mais nous découvrons aussi la manière dont les Juifs vivent ces évènements, en pénétrant l’univers des Landauers, riche famille propriétaire d’une chaîne de magasins.

Même si le roman est assez frivole, on suit la vie des fêtes berlinoises, notamment avec Sally Bowles (inoubliables Lisa Minelli), on sent le nazisme et l’antisémitisme devenir de plus en plus palpable, surtout dans la seconde moitié du livre. Dès 1930, les Juifs sont persécutés. On oublie cela trop souvent, nous contentant d’isoler le nazisme et son terrible antisémitisme meurtrier aux seules années de guerre entre 1940 et 1945. Pourtant dès 1930, il est présent et s’insinue peu à peu dans l’esprit des gens, qui sans véritables arrières pensées et sans véritables griefs contre les Juifs, commencent à les rendre responsables de tout et de rien. La population prenait cela à la légère, sans avoir réellement conscience des dangers et des dérives possibles. Ils répétaient ce qu’ils entendaient. L’attitude de Mme Nowak est typique de cette attitude. Elle insulte les Juifs, en précisant qu’elle achète volontiers des costumes à un colporteur juif bien sympathique. « Peut-être bien que Lothar a raison, disait parfois Frau Nowak. Quand Hitler sera au pouvoir, il leur fera comprendre quelques petites choses à ces Juifs. Ca leur rabattra le caquet. »Mais un peu plus loin dans la conversation, elle ajoute : « Par ici, Herr Christoph : personne ne voudrait renvoyer les Juifs ». Cela peut effrayer et cette attitude peut se rapprocher de celle actuelle face à l’extrême droite : déni de sa dangerosité et refus de voir certaines similitudes.

En effet, les allemands, même ceux les plus opposés au national socialisme, se sont malgré tout peu à peu habitués au régime qui se mettait doucement en place. C’est d’ailleurs la constatation que fait Christopher Isherwood, à la veille de son retour définitif en Angleterre, au sujet de sa logeuse, Frl Schroeder : « La voici déjà en train de s’adapter, comme elle s’adaptera à n’importe quel nouveau régime. Ce matin, je l’ai même entendue prononcer sérieusement « Der Führer » en parlant avec la concierge. Si on lui rappelait qu’aux élections de novembre dernier elle a voté communiste, elle s’en défendrait sans doute énergiquement et avec une parfaite conviction. C’est tout simplement qu’elle s’acclimate, en vertu d’une loi naturelle, comme un animal qui change de pelage pour l’hiver. Des milliers de gens pareils à Frl Schroeder sont en voie d’acclimatation. Après tout, quel que soit le régime au pouvoir, ils sont bien obligés de vivre dans cette ville. »

Voilà donc un roman intéressant à plus d’un égard : divertissant par son côté chronique de la vie festive du Berlin des années 30 et documentaire par son approche de la montée du nazisme. Lecture que j’ai apprécié même si je n’y ai pas retrouvé toute l’atmosphère du film.